« Mon cher Hermann, me dit Harris, vous ferez prudemment de quitter ce pays le plus tôt possible avec votre future. Ce gendarme m’a l’air d’un brigand fini. Quant à moi, je resterai huit jours, pour lui laisser le temps de me rendre la monnaie de ma pièce ; après quoi, je suivrai l’ordre qui m’envoie dans les mers du Japon.

— Je suis bien fâché, lui répondis-je, que votre vivacité vous ait emporté si loin. Je ne voulais pas sortir de Grèce sans un exemplaire ou deux de la Boryana variabilis. J’en avais un incomplet, sans les racines, et je l’ai oublié là-haut avec ma boîte de fer-blanc.

— Laissez un dessin de votre plante à Lobster ou à Giacomo. Ils feront un pèlerinage à votre intention dans la montagne. Mais, pour Dieu ! hâtez-vous de mettre votre bonheur en sûreté ! »

En attendant, mon bonheur n’arrivait pas au bal, et je me tuais les yeux à dévisager toutes les danseuses. Vers minuit, je perdis l’espérance. Je sortis du grand salon, et je me plantai mélancoliquement devant une table de whist, où quatre joueurs habiles faisaient courir les cartes avec une dextérité admirable. Je commençais à m’intéresser à ce jeu d’adresse, lorsqu’un éclat de rire argentin me fit bondir le cœur. Mary-Ann était là derrière moi. Je ne la voyais pas, et je n’osais me retourner vers elle, mais je la sentais présente, et la joie me serrait la gorge à m’étouffer. Ce qui causait son hilarité, je ne l’ai jamais su. Peut-être quelque costume ridicule : on en rencontre en tout pays dans les bals officiels. L’idée me vint que j’avais une glace devant moi. Je levai les yeux, et je la vis, sans être vu, entre sa mère et son oncle, plus belle et plus radieuse que le jour où elle m’était apparue pour la première fois. Un triple collier de perles caressantes ondulait mollement autour de son cou et suivait le doux contour de ses épaules divines. Ses beaux yeux scintillaient au feu des bougies, ses dents riaient avec une grâce inexprimable, la lumière jouait comme une folle dans la forêt de ses cheveux. Sa toilette était celle de toutes les jeunes filles ; elle ne portait pas, comme Mme Simons, un oiseau de paradis sur la tête, mais elle n’en était que plus belle ; sa jupe était relevée par quelques bouquets de fleurs naturelles ; elle avait des fleurs au corsage et dans les cheveux, et quelles fleurs, monsieur ? Je vous le donne en mille. Moi, je pensai mourir de joie en reconnaissant sur elle la Boryana variabilis. Tout me tombait du ciel en même temps. Y a-t-il rien de plus doux que d’herboriser dans les cheveux de celle qu’on aime ? J’étais le plus heureux des hommes et des naturalistes ! L’excès du bonheur m’entraîna par-dessus toutes les bornes des convenances. Je me retournai brusquement vers elle, je lui tendis les mains, je criai : « Mary-Ann ! c’est moi ! »

Le croyez-vous, monsieur ? elle recula comme épouvantée, au lieu de tomber dans mes bras. Mme Simons leva si haut la tête, qu’il me sembla que son oiseau de paradis s’envolait au plafond. Le vieux monsieur me prit par la main, me conduisit à l’écart, m’examina comme une bête curieuse et me dit : « Monsieur, êtes-vous présenté à ces dames ?

— Il s’agit bien de tout cela, mon digne monsieur Sharper ! mon cher oncle ! Je suis Hermann ! Hermann Schultz ! leur compagnon de captivité ! leur sauveur ! Ah ! j’en ai vu de belles, allez ! depuis leur départ. Je vous conterai tout cela chez nous.

— Yes, yes, répondit-il. Mais la coutume anglaise, monsieur, exige absolument qu’on soit présenté aux dames avant de leur raconter des histoires.

— Mais puisqu’elles me connaissent, mon bon et excellent monsieur Sharper ! nous avons dîné plus de dix fois ensemble ! Je leur ai rendu un service de cent mille francs ! vous le savez bien ? chez le Roi des montagnes ?

— Yes, yes ; mais vous n’êtes pas présenté.

— Mais vous ne savez donc pas que je me suis exposé à mille morts pour ma chère Mary-Ann ?