Dimitri se retourna vivement vers nous et nous dit :
« Nous n’avons pas une minute à perdre. Les brigands sont dans la montagne. Courons à nos chevaux. Un peu de courage, mesdames, et des jambes, s’il vous plaît !
— Voilà qui est trop fort ! cria Mme Simons. Sans avoir déjeuné !
— Madame, votre déjeuner pourrait vous coûter cher. Hâtons-nous, pour l’amour de Dieu !
— Mais c’est donc une conspiration ! Vous avez juré de me faire mourir de faim ! Voici les brigands, maintenant ! Comme s’il y avait des brigands ! Je ne crois pas aux brigands. Tous les journaux annoncent qu’il n’y en a plus ! D’ailleurs je suis Anglaise, et si quelqu’un touchait un cheveu de ma tête…! »
Mary-Ann était beaucoup moins rassurée. Elle s’appuya sur mon bras et me demanda si je croyais que nous fussions en danger de mort.
« De mort, non. De vol, oui.
— Que m’importe ? reprit Mme Simons. Qu’on me vole tout ce que j’ai sur moi, et qu’on me serve à déjeuner ! »
J’ai su plus tard que la pauvre femme était sujette à une maladie assez rare que le vulgaire appelle faim canine, et que nous autres savants nous baptisons du nom de boulimie. Lorsque la faim la prenait, elle aurait donné sa fortune pour un plat de lentilles.
Dimitri et Mary-Ann la saisirent chacun par une main et l’entraînèrent jusqu’au sentier qui nous avait amenés. Le petit moine la suivait en gesticulant, et j’avais une violente tentation de la pousser par derrière ; mais un petit sifflement net et impératif nous arrêta tous sur nos pieds.