— Dites-lui, cria Mme Simons, qu’il coure à l’ambassade, qu’il aille ensuite au Pirée trouver l’amiral, qu’il se plaigne au Foreign Office, qu’il écrive à lord Palmerston ! On nous arrachera d’ici par la force des armes ou par autorité de la politique ; mais je n’entends pas qu’on débourse un penny pour ma liberté.

— Moi, repris-je sans tant de colère, je te prie de dire à mes amis dans quelles mains tu m’as laissé. S’il faut quelques centaines de drachmes pour racheter un pauvre diable de naturaliste, ils les trouveront sans peine. Ces messieurs de grand chemin ne sauraient me coter bien cher. J’ai envie, tandis que tu es encore là, de leur demander ce que je vaux, au plus juste prix.

— Inutile, mon cher monsieur Hermann ; ce n’est pas eux qui fixeront le chiffre de votre rançon.

— Et qui donc ?

— Leur chef, Hadgi-Stavros. »

CHAPITRE IV
HADGI-STAVROS

Dimitri redescendit vers Athènes ; le moine remonta vers ses abeilles ; nos nouveaux maîtres nous poussèrent dans un sentier qui conduisait au camp de leur roi. Mme Simons fit acte d’indépendance en refusant de mettre un pied devant l’autre. Les brigands la menacèrent de la porter dans leurs bras : elle déclara qu’elle ne se laisserait pas porter. Mais sa fille la rappela à des sentiments plus doux, en lui faisant espérer qu’elle trouverait la table mise et qu’elle déjeunerait avec Hadgi-Stavros. Mary-Ann était plus surprise qu’épouvantée. Les brigands subalternes qui venaient de nous arrêter avaient fait preuve d’une certaine courtoisie ; ils n’avaient fouillé personne, et ils avaient tenu les mains loin de leurs prisonnières. Au lieu de nous dépouiller, ils nous avaient priés de nous dépouiller nous-mêmes ; ils n’avaient pas remarqué que ces dames portaient des pendants d’oreilles, et ils ne les avaient pas même invitées à ôter leurs gants. Nous étions donc bien loin de ces routiers d’Espagne et d’Italie qui coupent un doigt pour avoir une bague, et arrachent le lobe de l’oreille pour prendre une perle ou un diamant. Tous les malheurs dont nous étions menacés se réduisaient au paiement d’une rançon : encore était-il probable que nous serions délivrés gratis. Comment supposer qu’Hadgi-Stavros nous retiendrait impunément, à cinq lieues de la capitale, de la cour, de l’armée grecque, d’un bataillon de Sa Majesté Britannique, et d’un stationnaire anglais ? Ainsi raisonnait Mary-Ann. Pour moi, je pensais involontairement à l’histoire des petites filles de Mistra, et je me sentais gagné de tristesse. Je craignais que Mme Simons, par son obstination patriotique, n’exposât sa fille à quelque grand danger, et je me promettais de l’éclairer au plus tôt sur sa situation. Nous marchions un à un dans un sentier étroit, séparés les uns des autres par nos farouches compagnons de voyage. La route me paraissait interminable, et je demandai plus de dix fois si nous n’étions pas bientôt arrivés. Le paysage était affreux : la roche nue laissait à peine échapper par ses crevasses un petit buisson de chêne vert ou une touffe de thym épineux qui s’accrochait à nos jambes. Les brigands victorieux ne manifestaient aucune joie, et leur marche triomphale ressemblait à une promenade funèbre. Ils fumaient silencieusement des cigarettes grosses comme le doigt. Aucun d’eux ne causait avec son voisin : un seul psalmodiait de temps en temps une sorte de chanson nasillarde. Ce peuple est lugubre comme une ruine.

Sur les onze heures, un aboiement féroce nous annonça le voisinage du camp. Dix ou douze chiens énormes, grands comme des veaux, frisés comme des moutons, se ruèrent sur nous en montrant toutes leurs dents. Nos protecteurs les reçurent à coups de pierres, et après un quart d’heure d’hostilités la paix se fit. Ces monstres inhospitaliers sont les sentinelles avancées du Roi des Montagnes. Ils flairent la gendarmerie comme les chiens des contrebandiers flairent la douane. Mais ce n’est pas tout, et leur zèle est si grand, qu’ils croquent de temps à autre un berger inoffensif, un voyageur égaré, ou même un compagnon d’Hadgi-Stavros. Le Roi les nourrit, comme les vieux sultans entretenaient leurs janissaires, avec la crainte perpétuelle d’être dévoré.

Le camp du Roi était un plateau de sept ou huit cents mètres de superficie. J’eus beau y chercher les tentes de nos vainqueurs. Les brigands ne sont pas des sybarites, et ils dorment sous le ciel au 30 avril. Je ne vis ni dépouilles entassées, ni trésors étalés, ni rien de ce qu’on espère trouver au chef-lieu d’une bande de voleurs. Hadgi-Stavros se charge de faire vendre le butin ; chaque homme reçoit sa paye en argent et l’emploie à sa fantaisie. Les uns font des placements dans le commerce, les autres prennent hypothèque sur des maisons d’Athènes, d’autres achètent des terrains dans leurs villages ; aucun ne gaspille les produits du vol. Notre arrivée interrompit le déjeuner de vingt-cinq ou trente hommes, qui accoururent à nous avec leur pain et leur fromage. Le chef nourrit ses soldats : on leur distribue tous les jours une ration de pain, d’huile, de vin, de fromage, de caviar, de piment, d’olives amères, et de viande quand la religion le permet. Les gourmets qui veulent manger des mauves ou d’autres herbages sont libres de cueillir des friandises dans la montagne. Les brigands, comme les autres classes du peuple, allument rarement du feu pour leurs repas ; ils mangent les viandes froides et les légumes crus. Je remarquai que tous ceux qui se serraient autour de nous observaient religieusement la loi d’abstinence. Nous étions à la veille de l’Ascension, et ces braves gens, dont le plus innocent avait au moins un homme sur la conscience, n’auraient pas voulu charger leur estomac d’une cuisse de poulet. Arrêter deux Anglaises au bout de leurs fusils leur semblait une peccadille insignifiante ; Mme Simons avait péché bien plus gravement en mangeant de l’agneau le mercredi de l’Ascension.

Les hommes de notre escorte régalèrent copieusement la curiosité de leurs camarades. On les accabla de questions, et ils répondirent à tout. Ils étalèrent le butin qu’ils avaient fait, et ma montre d’argent obtint encore un succès qui flatta mon amour-propre. La savonnette d’or de Mary-Ann fut moins remarquée. Dans cette première entrevue, la considération publique tomba sur ma montre, et il en rejaillit quelque chose sur moi. Aux yeux de ces hommes simples, le possesseur d’une pièce si importante ne pouvait être moins qu’un milord.