— Allons ! Plutôt que de perdre un homme tel que vous, la ville de Hambourg fera bien un sacrifice de quinze mille francs. Reprenez votre boîte, courez, cherchez, herborisez et poursuivez le cours de vos études. Pourquoi ne remettez-vous pas cet argent dans votre poche ? Il est à vous et je respecte trop les savants pour les dépouiller. Mais votre pays est assez riche pour payer sa gloire. Heureux jeune homme ! Vous reconnaissez aujourd’hui combien le titre de docteur ajoute à votre valeur personnelle ! Je n’aurais pas demandé un centime de rançon si vous aviez été un ignorant comme moi. »
Le Roi n’écouta ni mes objections ni les interjections de Mme Simons. Il leva la séance, et nous montra du doigt notre salle à manger. Mme Simons y descendit en protestant qu’elle dévorerait le repas, mais qu’elle ne payerait jamais la carte. Mary-Ann semblait fort abattue ; mais telle est la mobilité de la jeunesse, qu’elle poussa un cri de joie en voyant le lieu de plaisance où notre couvert était mis. C’était un petit coin de verdure enchâssé dans la roche grise. Une herbe fine et serrée formait le tapis ; quelques massifs de troènes et de lauriers servaient de tentures et cachaient les murailles à pic. Une belle voûte bleue s’étendait sur nos têtes ; deux vautours au long col qui planaient dans l’air semblaient avoir été suspendus pour le plaisir des yeux. Dans un coin de la salle une source limpide comme le diamant se gonflait silencieusement dans sa coupe rustique, se répandait par-dessus les bords et roulait en nappe argentée sur le revers glissant de la montagne. De ce côté, la vue s’étendait à l’infini vers le fronton du Pentélique, le gros palais blanc qui règne sur Athènes, les bois d’oliviers sombres, la plaine poudreuse, le dos grisonnant de l’Hymette, arrondi comme l’échine d’un vieillard, et cet admirable golfe Saronique, si bleu qu’on dirait un lambeau tombé du ciel. Assurément, Mme Simons n’avait pas l’esprit tourné à l’admiration, et pourtant elle avoua que le loyer d’une vue si belle coûterait cher à Londres ou à Paris.
La table était servie avec une simplicité héroïque. Un pain bis, cuit au four de campagne, fumait sur le gazon et saisissait l’odorat par sa vapeur capiteuse. Le lait caillé tremblait dans une jatte de bois. Les grosses olives et les piments verts s’entassaient sur des planchettes mal équarries. Une outre velue gonflait son large ventre auprès d’une coupe de cuivre rouge naïvement ciselée. Un fromage de brebis reposait sur le linge qui l’avait pressé, et dont il gardait encore l’empreinte. Cinq ou six laitues appétissantes nous offraient une belle salade, mais sans aucun assaisonnement. Le Roi avait mis à notre disposition son argenterie de campagne, consistant en cuillers sculptées à coups de couteau, et nous avions, pour surcroît de luxe, la fourchette de nos cinq doigts. On n’avait pas poussé la tolérance jusqu’à nous servir de la viande, mais en revanche le tabac doré d’Almyros me promettait une admirable digestion.
Un officier du Roi était chargé de nous servir et de nous écouter. C’était ce hideux Corfiote, l’homme à la bague d’or, qui savait l’anglais. Il découpa le pain avec son poignard, et nous distribua de tout à pleines mains, en nous priant de ne rien ménager. Mme Simons, sans perdre un coup de dent, lui lança quelques interrogations hautaines. « Monsieur, lui dit-elle, est-ce que votre maître a cru sérieusement que nous lui paierions une rançon de cent mille francs ?
— Il en est sûr, madame.
— C’est qu’il ne connaît pas la nation anglaise.
— Il la connaît, bien, madame, et moi aussi. A Corfou j’ai fréquenté plusieurs Anglais de distinction : des juges !
— Je vous en fais mon compliment ; mais dites à ce Stavros de s’armer de patience, car il attendra longtemps les cent mille francs qu’il s’est promis.
— Il m’a chargé de vous dire qu’il les attendrait jusqu’au 15 mai, à midi juste.
— Et si nous n’avons pas payé le 15 à midi ?