— Je réponds de tout, madame. Je me procure un poignard aujourd’hui même. Cette nuit, nos brigands se coucheront de bonne heure, et ils auront le sommeil dur. Je me lève à dix heures, je garrotte notre gardien, je le bâillonne, et, au besoin, je le tue. Ce n’est pas un assassinat, c’est une exécution : il a mérité vingt morts pour une. A dix heures et demie, j’arrache cinquante pieds carrés de gazon, vous le portez au bord du ruisseau, je construis la digue : total, une heure et demie. Il sera minuit. Nous travaillerons à consolider l’ouvrage, tandis que le vent essuiera notre chemin. Une heure sonne : je prends mademoiselle sur mon bras gauche ; nous glissons ensemble jusqu’à cette crevasse, nous nous retenons à ces deux touffes d’herbe, nous gagnons ce figuier sauvage, nous nous reposons contre ce chêne vert, nous rampons le long de cette saillie jusqu’au groupe de rochers rouges, nous sautons dans le ravin, et nous sommes libres !

— Bien ! et moi ? »

Ce moi tomba sur mon enthousiasme comme un seau d’eau glacée. On ne s’avise pas de tout, et j’avais oublié le sauvetage de Mme Simons. De retourner la prendre, il n’y fallait pas songer. L’ascension était impossible sans échelle. La bonne dame s’aperçut de ma confusion. Elle me dit avec plus de pitié que de dépit : « Mon pauvre monsieur, vous voyez que les projets romanesques pèchent toujours par quelque endroit. Permettez-moi de m’en tenir à ma première idée et d’attendre la gendarmerie. Je suis Anglaise, et je me suis fait une vieille habitude de placer ma confiance, dans la loi. D’ailleurs, je connais des gendarmes d’Athènes ; je les ai vus parader sur la place du palais. Ils sont beaux hommes et assez propres pour des Grecs. Ils ont de longues moustaches et des fusils à piston. Ce sont eux, ne vous en déplaise, qui nous tireront d’ici. »

Le Corfiote survint à propos pour me dispenser de répondre. Il amenait la femme de chambre de ces dames. C’était une Albanaise assez belle, malgré son nez camard. Deux brigands qui rôdaient dans la montagne l’avaient prise tout endimanchée, entre sa mère et son fiancé. Elle poussait des cris à fendre le marbre, mais on la consola bientôt en lui promettant de la relâcher sous quinze jours et de la payer. Elle prit son parti en brave et se réjouit presque d’un malheur qui devait grossir sa dot. Heureux pays, où les blessures du cœur se guérissent avec des pièces de cinq francs ! Cette servante philosophe ne fut pas d’un grand secours à Mme Simons : de tous les travaux de son sexe, elle ne connaissait que le labourage. Quant à moi, elle me rendit la vie insupportable par l’habitude qu’elle avait de grignoter une gousse d’ail par friandise et par coquetterie, comme les dames de Hambourg s’amusent à croquer des bonbons.

La journée s’acheva sans autre accident. Le lendemain nous parut à tous d’une longueur intolérable. Le Corfiote ne nous quittait pas d’une semelle. Mary-Ann et sa mère cherchaient les gendarmes à l’horizon et ne voyaient rien venir. Moi qui suis accoutumé à une vie active, je me rongeais dans l’oisiveté. J’aurais pu courir dans la montagne et herboriser, sous bonne garde : mais un certain je ne sais quoi me retenait auprès de ces dames. Pendant la nuit, je dormais mal : mon projet d’évasion me trottait obstinément par la tête. J’avais remarqué la place où le Corfiote logeait son poignard avant de se coucher ; mais j’aurais cru commettre une trahison en me sauvant sans Mary-Ann.

Le samedi matin, entre cinq et six heures, un bruit inusité m’attira vers le Cabinet du Roi. Ma toilette fut bientôt faite : je me mettais au lit tout habillé.

Hadgi-Stavros, debout au milieu de sa troupe, présidait un Conseil tumultueux. Tous les brigands étaient sur le pied de guerre, armés jusqu’aux dents. Dix ou douze coffres que je n’avais jamais aperçus reposaient sur des brancards. Je devinai qu’ils contenaient les bagages et que nos maîtres se préparaient à lever le camp. Le Corfiote, Vasile et Sophoclis délibéraient à tue-tête et parlaient tous à la fois. On entendait aboyer au loin les sentinelles avancées. Une estafette en guenilles accourut vers le Roi en criant : « Les gendarmes ! »

CHAPITRE V
LES GENDARMES

Le Roi ne paraissait pas fort ému. Cependant ses sourcils étaient plus rapprochés qu’à l’ordinaire, et les rides de son front formaient un angle aigu entre les deux yeux. Il demanda au nouveau venu :

« Par où montent-ils ?