— Vous avez bonne grâce à vous plaindre ! vous venez d’encaisser cent mille francs d’un coup !

— Non, quatre-vingt-dix : le moine a déjà prélevé la dîme. Sur cette somme qui vous semble énorme, il n’y aura pas vingt mille francs pour moi. Nos frais sont considérables ; nous avons de lourdes charges. Que serait-ce donc si l’assemblée des actionnaires se décidait à fonder un hôtel des Invalides, comme il en a été question ? Il ne manquerait plus que de faire une pension aux veuves et aux orphelins du brigandage ! Comme les fièvres et les coups de fusil nous enlèvent trente hommes par an, vous voyez où cela nous conduirait. Nos frais seraient à peine couverts ; j’y mettrais du mien, mon cher monsieur !

— Vous est-il jamais arrivé de perdre sur une affaire ?

— Une seule fois. J’avais touché cinquante mille francs pour le compte de la société. Un de mes secrétaires, que j’ai pendu depuis, s’enfuit en Thessalie avec la caisse. J’ai dû combler le déficit : je suis responsable. Ma part s’élevait à sept mille francs ; j’en ai donc perdu quarante-trois mille. Mais le drôle qui m’avait volé l’a payé cher. Je l’ai puni à la mode de Perse. Avant de le pendre, on lui a arraché toutes les dents l’une après l’autre et on les lui a plantées à coup de marteau dans le crâne… pour le bon exemple, vous entendez ? Je ne suis pas méchant, mais je ne souffre pas qu’on me fasse du tort. »

Je me réjouis à l’idée que le pallicare, qui n’était pas méchant, perdrait quatre-vingt mille francs sur la rançon de Mme Simons, et qu’il en recevrait la nouvelle lorsque mon crâne et mes dents ne seraient plus à sa portée. Il passa son bras sous le mien et me dit familièrement :

« Comment allez-vous faire pour tuer le temps jusqu’à votre départ ? Ces dames vont vous manquer et la maison vous paraîtra grande. Voulez-vous jeter un coup d’œil sur les journaux d’Athènes ? le moine me les a apportés. Moi, je ne les lis presque jamais. Je sais au juste prix ce que valent les articles de journal, puisque je les paye. Voici la Gazette officielle, l’Espérance, le Pallicare, la Caricature. Tout cela doit parler de nous. Pauvres abonnés ! Je vous laisse. Si vous trouvez quelque chose de curieux, vous me le conterez. »

L’Espérance, rédigée en français et destinée à jeter de la poudre aux yeux de l’Europe, avait consacré un long article à démentir les dernières nouvelles du brigandage. Elle plaisantait spirituellement les voyageurs naïfs qui voient un voleur dans tout paysan déguenillé, une bande armée dans chaque nuage de poussière, et qui demandent grâce au premier buisson qui les arrête par la manche de leur habit. Cette feuille véridique vantait la sécurité des chemins, célébrait le désintéressement des indigènes, exaltait le calme et le recueillement qu’on est sûr de trouver sur toutes les montagnes du royaume.

Le Pallicare, rédigé sous l’inspiration de quelques amis d’Hadgi-Stavros, contenait une biographie éloquente de son héros. Il racontait que ce Thésée des temps modernes, le seul homme de notre siècle qui n’eût jamais été vaincu, avait tenté une forte reconnaissance dans la direction des roches Scironiennes. Trahi par la mollesse de ses compagnons, il s’était retiré avec des pertes insignifiantes. Mais, saisi d’un profond dégoût pour une profession dégénérée, il renonçait désormais à l’exercice du brigandage et quittait le sol de la Grèce ; il s’expatriait en Europe, où sa fortune, glorieusement acquise, lui permettrait de vivre en prince. « Et maintenant, ajoutait le Pallicare, allez, venez, courez dans la plaine et dans la montagne ! Banquiers et marchands, Grecs, étrangers, voyageurs, vous n’avez plus rien à craindre : le Roi des montagnes a voulu, comme Charles-Quint, abdiquer au plus haut de sa gloire et de sa puissance. »

On lisait dans la Gazette officielle :

« Dimanche, 3 courant, à cinq heures du soir, la caisse militaire que l’on dirigeait sur Argos, avec une somme de vingt mille francs, a été attaquée par la bande d’Hadgi-Stavros, connu sous le nom de Roi des montagnes. Les brigands, au nombre de trois ou quatre cents, ont fondu sur l’escorte avec une fureur incroyable. Mais les deux premières compagnies du 2e bataillon et du 4e de ligne, sous le commandement du brave major Nicolaïdis, ont opposé une résistance héroïque. Les sauvages agresseurs ont été repoussés à coups de baïonnette, en laissant le champ de bataille couvert de morts. Hadgi-Stavros est, dit-on, grièvement blessé. Nos pertes sont insignifiantes.