— Ce serait faire affront à tous ces braves gens qui t'applaudissent de si bon cœur : écoute! D'ailleurs la loge est pleine, et ce sont nos meilleurs amis qui te retiennent prisonnier. »
Il enrageait, mais que faire? Tout bien pesé, il résolut de mettre l'occasion à profit pour écouter sa pièce et se juger lui-même.
Silva est un drame bien fait, peut-être un peu trop oratoire, mais conduit d'une main ferme et plein de situations pathétiques. Ce n'est pas le premier succès ; la pièce, dans sa primeur, eut quarante représentations, ce qui répond à cent aujourd'hui.
La troupe du chef-lieu, qui n'était pas des pires, se surpassa dans cette occasion ; elle se sentait soutenue et comme enlevée par la sympathie publique. On applaudissait à tour de bras les moindres tirades ; on pleurait, on se mouchait, on criait : « Vive Étienne! » La loge de l'auteur ne désemplit pas un moment ; amis et flatteurs assiégeaient la porte aux entr'actes.
« Ah! mon ami, dit la bonne Hortense, que je te remercie d'être resté! Voici mon plus beau jour ; grâce à Dieu, je ne mourrai pas sans avoir joui de ta gloire.
— Heureusement, répondit-il, c'est fini ; nous en voilà quittes. »
Il se trompait. Le rideau venait de tomber au milieu des applaudissements, des pleurs et des cris, mais pas un spectateur ne bougeait de sa place. Le régisseur frappa trois coups, l'orchestre exécuta une marche triomphale, et le buste d'Étienne apparut entouré des personnages de la pièce en costume et des autres artistes en habit noir. Une trappe s'ouvrit du côté cour, c'est-à-dire à la droite des spectateurs, et l'on vit apparaître une actrice vêtue de blanc, le front ceint d'un laurier d'or. Elle déclama d'une voix émue une sorte de dithyrambe élaboré par le professeur de troisième, et qui peut se traduire ainsi : « Je suis la ville de trente-cinq mille âmes, le chef-lieu du département où fleurit M. de Giboyeux ; j'adopte solennellement aujourd'hui l'illustre auteur de Silva et de tel, tel et tel ouvrages dont voici l'énumération paraphrasée. » Et pour conclure :
Honneur à tes travaux qui consolent la France!
Honneur à tes bontés pour le pauvre à genoux!
Honneur à l'avenir, honneur à l'espérance!