— Ainsi donc vous avez détruit…
— Rien, cher monsieur, vos papiers sont perdus ; voulez-vous que nous recommencions à les chercher ensemble? »
Étienne se sentait devenir fou ; il eut peur de commettre un crime et s'enfuit. Il rentra au château pour l'heure du déjeuner et s'habilla aussi soigneusement qu'à l'ordinaire. Hortense était inquiète, il prit la peine de la rassurer. Quelques convives croient se rappeler qu'il mangea avec gloutonnerie, qu'il parla beaucoup au dessert, et que le fil de ses idées se rompait de temps à autre. Sur les deux heures, il sortit à cheval et ne reparut point. On le chercha toute la nuit ; la douleur de sa femme était déchirante.
Tandis qu'on fouillait les rivières, les étangs et les bois du voisinage, je le vis entrer dans ma chambre à huit heures du matin. Il semblait triste jusqu'à la mort, mais assez raisonnable. « J'étais né pour produire toujours et toujours, me dit-il, comme tous les vrais artistes. Cette longue oisiveté qu'ils m'ont imposée m'a rendu malheureux pour ainsi dire à mon insu, au milieu de toutes les douceurs de la vie. Je n'ai jamais été pleinement satisfait ; quelque chose me manquait, et je ne pouvais dire quoi ; j'avais la nostalgie du travail. Le voyage de Paris m'a ouvert les yeux, je me suis mis à l'œuvre ; il s'est fait dans mon esprit une sorte de débâcle, les idées qui s'étaient accumulées en moi ont débordé avec tant d'impétuosité que je n'en étais plus maître. Ce fut un phénomène unique ; on ne le reverra plus. Il me serait aussi impossible de recommencer Jean Moreau qu'à la Néva de rappeler les montagnes de glace qu'elle a précipitées dans la mer. »
Il m'exposa très-nettement sa fuite de Bellombre, et le détour qu'il avait pris pour gagner une station voisine où il était inconnu ; mais je ne pus lui arracher la cause de son départ : il ne savait pas lui-même ce qu'il venait chercher à Paris. Il témoignait une violente aversion pour sa femme, tout en disant qu'il l'avait adorée jusqu'au dernier jour. « Je ne lui pardonnerai jamais, disait-il, d'avoir cru à la loyauté de ce vieux monstre. »
C'est dans cette visite qu'il me pria d'écrire et de publier son histoire pour l'instruction des contemporains. Je me moquai un peu de ses pressentiments funèbres, et je voulus le retenir à déjeuner. Il s'excusa sur quelques visites urgentes : « J'ai besoin de voir Bondidier ; on m'attend à l'imprimerie, et d'ailleurs je n'ai pas encore retenu ma chambre au Grand-Hôtel. »
J'avais moi-même à travailler ce jour-là, et je ne sortis pas avant cinq heures. Les premières personnes que je rencontrai sur le boulevard m'abordèrent pour me conter son arrivée et les extravagances qu'il avait faites.
Quelques minutes après m'avoir quitté, il entra dans une librairie et demanda la sixième édition de Jean Moreau. Le commis répondit que l'ouvrage était annoncé, mais qu'il n'avait pas encore paru. « Tu mens, faquin, dit-il en serrant le jeune homme à la gorge ; les cinq premières ont été enlevées ce matin! » La même scène s'était renouvelée dans plusieurs boutiques avec des variantes à l'infini.
Chez Rosenkrantz, son relieur, il demanda si l'on pouvait lui habiller magnifiquement un manuscrit de six à sept cents feuillets in-4o. Il choisit le maroquin du Levant, commanda les fers neufs, en esquissa plusieurs lui-même. « Il faudra vous hâter, dit-il ; c'est pour la reine d'Angleterre, elle attend. » Rosenkrantz demanda où l'on devait faire prendre l'ouvrage? Il répondit en ricanant : « Eh! mon cher, vous seriez trop content si je vous le disais! Cherchez et vous trouverez. Le beau mérite de relier un manuscrit quand on l'a sous la main! Adressez-vous au dix-septième nuage à main gauche ; Saint Pierre a mes ordres : bonjour! »
Au cabinet de lecture du passage de l'Opéra, il bouleversa tous les journaux en criant : « Je veux l'Indépendance Belge, mais entendez-moi bien! Il me faut le numéro d'après-demain, jeudi, celui qui est imprimé en lettres d'or : Victor Hugo m'a fait un grand article sur Jean Moreau! »