« Je suis bien pis que malade, répondit-il ; depuis tantôt vingt-quatre heures, j'ai l'esprit à l'envers. Vous m'avez dit hier que la cause n'était qu'à moitié bonne, et vous savez si j'ai protesté. Maintenant, cher monsieur, je vous supplie de me prouver qu'elle est à moitié bonne, car plus je l'examine, plus elle me paraît mauvaise, et moins l'arrêt qui adjuge les conclusions de Mme de Montbriand me semble motivé. Vous dites : « Attendu qu'il est inadmissible que la veuve de Montbriand se soit dépossédée de la presque totalité de ses biens autrement qu'à titre de prêt, et se soit volontairement réduite à la misère ; » cette assertion que j'ai plaidée, est contredite par tous les faits de la cause. Non, Mme de Montbriand n'a pas prêté sa fortune à son père, elle la lui a donnée ; elle a refusé non-seulement toute garantie, mais jusqu'aux simples reçus ; elle n'a accepté que des actions de grâces en échange d'un don pur et simple. Elle comptait si peu sur un remboursement ultérieur qu'elle a même caché au marquis une notable partie de ses sacrifices, payant les huissiers de la main à la main et leur recommandant le silence. On dit qu'elle ignorait le testament qui l'exclut de l'héritage paternel et donne Vaulignon à son frère : j'en conviens ; mais l'eût-elle connu, elle n'aurait pas moins accompli son sacrifice. Il appert de tous ses actes que la noble créature n'avait qu'un but, et que ce but était d'assurer le repos du marquis, d'empêcher que ce propriétaire monomane n'attentât à sa propre vie, comme il l'avait annoncé, le jour où l'hypothèque judiciaire frapperait son cher domaine. Vous dites : « Attendu que le marquis, vivant avec sa fille dans les termes les plus affectueux et légitimement indigné de l'ingratitude de son fils, ne pouvait accepter une libéralité dont l'effet facile à prévoir, au moins pour lui, devait être de réduire celle-là à la mendicité en laissant celui-ci dans l'opulence. » Erreur! monsieur le président. Je vous accorde que le vieillard ne haïssait point sa fille ; grâce à Dieu, il n'était pas encore dénaturé à ce point. Nous dirons même qu'il l'aimait, si vous voulez, mais il l'aimait comme on aime les filles dans la famille Vaulignon et dans beaucoup d'autres de notre caste. On se ferait un crime de les envoyer mendier leur pain ; on trouve juste et naturel de les emprisonner dans un couvent pour la vie. Tel est le sort que le marquis a rêvé de tout temps pour sa fille, et je jurerais qu'en exploitant la facile bonté de Marguerite, en ruinant cette infortunée au profit du château et des bois de Vaulignon, il parodiait le mot de Mme de Pompadour et disait : « Après moi, le couvent! » La conduite de son fils l'indignait, je l'avoue, et certes il y avait de quoi ; mais comptez-vous pour rien la manie du propriétaire et l'insurmontable orgueil du nom? Ce fils ingrat, indigne, détestable et même détesté par boutades était un Vaulignon, et le seul de sa génération. Lui seul pouvait perpétuer cette union du nom et de la terre, que le vieillard avait tant à cœur dans son orgueil de gentilhomme et de propriétaire foncier. Et tenez, monsieur le président, lorsque je reste à ce point de vue et que j'examine le second testament du marquis, cette pièce dont j'ai tiré parti la semaine dernière se dresse victorieusement contre nous. D'abord ce n'est qu'un projet, ou mieux l'ébauche d'un projet, jetée ab irato, dans un mouvement de dépit, sur un lambeau de registre, au verso d'une feuille où je lis : « Chiens d'ordre, Ravageot, Fido, Mazaniello, Ravaud, Ronflot, Castillo, etc. » Ce brouillon, jeté au hasard, exprime-t-il la volonté de l'homme ferme et résolu qui vint la nuit, par un froid rigoureux, déposer chez Foucou son testament en forme authentique? « Moi soussigné, » dit-il. Il a donc l'intention de signer. Or, il ne signe pas, et pourquoi? Parce qu'au moment d'aliéner le domaine qu'il adore, au moment de donner Vaulignon à une fille très-méritante et très-digne, mais qui ne porte et ne peut pas porter son nom, le cœur lui manque, la plume lui tombe des mains. Ce mot interrompu résume tout le procès, monsieur le président. Il nous montre la faiblesse, l'égoïsme et l'ingratitude du père, et l'imprudence désormais irréparable de la fille. Mme de Montbriand a donné, donné tout son bien, sans condition, à un homme qui n'avait pas mérité et qui n'a pas reconnu ce sacrifice. Elle a dilapidé noblement, héroïquement sa dot et son douaire. Que vient-elle réclamer aujourd'hui? Sa légitime? Elle l'a reçue en mariage. Une créance? On n'est pas créancier lorsqu'on est donateur! »

M. de Mondreville avait écouté cette tirade avec une stupéfaction croissante. Quand l'orateur s'arrêta pour reprendre haleine, il lui dit :

« Eh! mon enfant, où courez-vous? Vous voilà maintenant plus royaliste que le roi. O jeunesse! D'un extrême à l'autre, en un seul bond! L'arrêt n'est pas aussi mal fondé que vous dites ; si je l'ai rédigé sans enthousiasme, je ne suis cependant pas homme à le déchirer sans discussion. Rappelez-vous mon premier mot quand vous m'avez parlé de cette affaire : litige épineux, vous ai-je dit. En effet, le pour et le contre me semblaient presque également soutenables, et je voyais la cour à peu près partagée, sauf une légère tendance à confirmer le jugement. Vous vous êtes jeté tout entier dans la balance, à corps perdu, et je sais que depuis huit jours, grâce à vous, la majorité est déplacée. Vous n'avez pourtant pas convaincu tout le monde, et cette opinion qui vient d'éclore dans votre esprit a toujours conservé des adhérents. S'ils ne sont pas en nombre, tant mieux pour vous, car enfin vous n'êtes pas devenu subitement l'ennemi de cette belle cliente. Laissez-nous faire, pratiquez la maxime des plus illustres sages de l'antiquité : contiens-toi et abstiens-toi!

— Ai-je le droit de m'abstenir? S'il est vrai, comme vous le croyez, que ma parole ait fait pencher la balance, je suis la cause déterminante de l'arrêt ; la vraie responsabilité retombe sur ma tête, et c'est sous de tels auspices, monsieur, que je ferais mon pas dans la magistrature!

— Mais quand on vous dit que l'affaire a deux faces!

— Et si je n'en vois plus qu'une! Et si, juste au moment où la cause m'apparaît sous son mauvais côté, je suis appelé à me prononcer publiquement, non plus en mon nom personnel, mais au nom de la société, au nom de la loi et des principes de l'éternelle justice?

— Parlez-vous sérieusement? Seriez-vous homme à vous élever contre vous-même et à ruiner l'effet de votre plaidoirie?

— Pourquoi pas? Les entraînements de l'avocat passionné sont excusables ; la complicité, même tacite, du magistrat serait criminelle.

— Ah! les grands mots!

— Cherchez dessous, mon bon et vénérable ami ; vous trouverez un grand courage et un grand sacrifice.