Une femme de quarante-cinq ans, grande, svelte et belle encore, arpentait la rue Saint-Dizier, à Nancy. Elle allait d'un tel pas que son guide, un garçon de l'hôtel d'Europe, s'essoufflait à la suivre. Le soleil d'août lui tombait droit sur la tête, et elle ne songeait pas même à ouvrir son ombrelle, qu'elle brandissait comme un javelot. C'était évidemment une bourgeoise des champs : le visage bronzé, la robe de soie trop forte et trop lourde pour la saison, le crêpe de Chine bariolé de broderies féeriques, le chapeau très-orné, mais en retard d'un an sur la mode, des bijoux richissimes, étonnés de se voir dehors en plein midi, tout trahissait une de ces honnêtes propriétaires qui ont appris le meilleur français sans oublier le patois natal.

« Madame! madame Humblot! cria le domestique haletant. Une minute, s'il vous plaît, vous passez la porte. »

Elle se retourna tout d'une pièce, et cette héroïne qui marchait au pas de charge, devint en un moment plus hésitante et plus timide qu'un premier communiant.

« Déjà, dit-elle ; mais où donc?

— A la guérite, pardi! Quand vous voyez un voltigeur debout et un sapeur assis devant la même porte, vous n'avez pas besoin de demander s'il y a un colonel dans la maison. La sentinelle et le planton, madame Humblot, c'est l'enseignement de la boutique.

— Ah! vraiment? Je m'en souviendrai. C'est bien simple. Et comment m'avez-vous dit qu'il s'appelle?

— M. Vautrin ; un bel homme, dans votre genre, madame Humblot, et un brave homme, qui donne un fier dîner tous les dimanches, et bal jusqu'à six heures du matin avec les glaces, le thé, le punch et le reste.

— Bien, bien. Et sa femme… car il est marié, n'est-ce pas?

— Formellement, ah mais! La dame du colonel? Une crème,… qui n'a rien inventé, sauf le respect qu'un chacun lui rend. Tant qu'à leur demoiselle…

— C'est bon. Seulement j'ai grand'peur que Mme Vautrin ne soit sortie.