Pendant qu'elle passait la vie à s'accuser et se lamenter tour à tour, le climat, le grand air, l'exercice, la jeunesse surtout, poursuivaient leur tâche et métamorphosaient à qui mieux mieux sa petite personne. Sa figure maigrelette se remplit, son corps se développa, sa taille s'arrondit, ses corsages devinrent trop étroits, les os saillants de ses bras disparurent comme les rochers à la marée montante ; quelques fossettes se dessinèrent çà et là. Son teint avait passé du brun sale au blanc fade de la cire. Il se réchauffa peu à peu et s'arrêta décidément à cette demi-blancheur, rose au fond et bronzée à la surface, que l'on admire chez les créoles. Le monde de Palerme et des environs la trouvait belle ; quant à la pauvre Mme Vautrin, elle vivait à genoux, en contemplation devant la merveille. Il est certain que le plomb vil s'était changé en bon argent et que la femme du colonel, après six mois d'absence, ramena en Lorraine une Blanchette très-appétissante. Sa beauté n'était pas absolument régulière ; de la laideur effacée il restait je ne sais quoi d'étrange ; mais l'étrange n'est pas à dédaigner, et je sais des femmes superbes qui le payeraient cher, s'il se vendait en boutique.

« Mon lieutenant, dit un jour le fidèle Bodin, j'ai une nouvelle à t'a… à vous annoncer. C'est que la demoiselle du colonel a fini son semestre aux pays chauds, et que c'est comme si maman l'avait bourrée de mie de pain et trempée dans du lait. Autrement dit, qu'elle n'est plus ni planche ni prune.

— Tant mieux pour elle! Quand tu n'auras rien de plus intéressant à me dire, tu n'auras pas besoin de te déranger.

— Suffit. »

Paul Astier était rétabli. Non-seulement il avait repris son service, mais depuis près de deux mois il travaillait chez lui sans relâche. Il n'aurait pas pris une heure de repos par semaine sans l'obligation de paraître aux lundis du général.

Cette nécessité le mit cinq ou six fois en présence de Mlle Vautrin ; il affecta obstinément de ne la point connaître. Belle ou laide, elle n'était ni plus ni moins monstrueuse à ses yeux. Toutefois, en bonne justice, il s'avoua qu'elle était belle.

Un soir qu'il approchait du buffet, elle le devina, quoiqu'elle eût le dos tourné, et, faisant volte-face, elle lui dit :

« Je suis donc bien changée, monsieur Astier, que vous ne me reconnaissez pas? »

Il répondit froidement :

« En tout temps, en tout lieu, mademoiselle, et quelque changement que la nature opère en vous, soyez sûre de ma… reconnaissance.