RUE VIVIENNE, 2 BIS
1861
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A CHARLES EDMOND
Mon cher ami,
Vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts jusqu’à sa mort, et je ne crois pas qu’il ait eu un ami plus dévoué que vous, si ce n’est moi.
Lorsqu’il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la vie et bon jeune homme dans toute la sincérité du mot, vous l’avez dissuadé, comme moi, de gaspiller son encre dans les journaux de tapage. Il nous échappa cependant, l’espace de deux ou trois mois ; mais il revint bientôt, désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les premières lettres qu’il avait publiées : c’est pourquoi vous ne les trouvez pas ici.
Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent fonda l’Opinion nationale, Valentin fut assez heureux pour suivre la fortune de M. Guéroult et travailler sous sa direction. Durant une année, il publia, en style courant, et sous une forme un peu trop légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni de maturité. Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas, à l’occasion, d’attacher le grelot. C’est ainsi qu’il eut le bonheur de provoquer l’arrêté ministériel qui arrachait à la destruction les tableaux du Louvre.
Si vous trouvez le temps de relire les vingt-quatre lettres que je publie aujourd’hui sous le patronage de votre amitié, vous reconnaîtrez que, pour un simple conscrit, notre ami avait fait une campagne assez honorable. Il avait pris parti pour Raphaël et Rubens contre M. Villot, pour la méthode Chevé contre la routine musicale, pour l’enseignement professionnel contre la routine universitaire, pour le libre échange contre la prohibition, pour les malheureux Parisiens contre le préfet de la Seine, pour le Trésor contre l’entreprise des Monnaies, pour les Italiens contre leurs maîtres, pour les médecins contre les homœopathes et pour la liberté de la presse contre vous savez qui.
Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers mois de sa vie, l’entraînait vers les questions politiques. Mais il lui fut toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de dire ouvertement ce qu’il pensait. Lorsqu’on écrit dans un journal et qu’on peut d’un seul mot ruiner une grande entreprise, on a les mains liées par l’intérêt d’autrui.