Tous les hommes ont éprouvé des déceptions, mais personne à coup sûr n'avait subi un malheur si peu prévu et si extraordinaire. Léon savait que la terre n'est pas une vallée de chocolat au lait ni de potage à la reine. Il connaissait la liste des infortunes célèbres, qui commence à la mort d'Abel assommé dans le paradis terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du Louvre, à Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne nous console jamais. Le pauvre ingénieur avait beau se répéter que mille autres avaient été supplantés la veille du mariage et cent mille autres le lendemain, la tristesse était plus forte que la raison, et trois ou quatre cheveux follets commençaient à blanchir autour de ses tempes.
— Clémentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes. En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me condamnez à un supplice cent fois pire que la mort. Hélas! que voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive seul, car je vous aime trop pour en épouser une autre. Depuis tantôt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes pensées sont concentrées sur vous; je me suis accoutumé à regarder les autres femmes comme des êtres inférieurs, indignes d'attirer le regard d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour vous mériter; ils portaient leur récompense en eux-mêmes, et j'étais déjà trop heureux de travailler et de souffrir pour vous. Mais voyez la misère où votre abandon m'a laissé! Un matelot jeté sur une île déserte est moins à plaindre que moi: il faudra que je demeure auprès de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre; que je vous voie passer sous mes fenêtres au bras de mon rival! Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les jours. Mais je n'ai pas même le droit de mourir! Mes pauvres vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands dieux! si je les condamnais à porter le deuil de leur fils?
Cette plainte, ponctuée de soupirs et de larmes déchirait le coeur de Clémentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait Léon de toute son âme, mais elle s'était interdite de le lui dire. Plus d'une fois, en le voyant à demi-pâmé devant elle, elle fut tentée de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse.
— Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous me croyez insensible à vos maux. Je vous connais, Léon, et cela depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyauté, de délicatesse, de nobles et de précieuses vertus. Depuis le temps où vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me mettiez un sou dans la main pour m'apprendre à faire l'aumône, je n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitôt à vous. Lorsque vous avez battu un garçon deux fois plus grand que vous, qui m'avait pris ma poupée, j'ai senti que le courage était beau, et qu'une femme était heureuse de pouvoir s'appuyer sur un homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-là n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce n'est ni par méchanceté ni par ingratitude que je vous fais souffrir aujourd'hui. Hélas! je ne m'appartiens plus, je suis dominée; je ressemble à ces automates qui se meuvent sans savoir pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que ma liberté, et c'est la volonté d'autrui qui me mène!
— Si du moins j'étais sûr que vous serez heureuse! Mais non! Cet homme à qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une âme aussi délicate que la vôtre! C'est un brutal, un soudard, un ivrogne…
— Je vous en prie, Léon! Souvenez-vous qu'il a droit à tout mon respect!
— Du respect, à lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur Fougas? Son âge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne les a montrés qu'à table. Son éducation? Elle est jolie! Ses vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa délicatesse et de sa reconnaissance!
— Je le respecte, Léon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil. C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je le subis.
— Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cédez à la superstition qui vous entraîne. Voyez en lui un être miraculeux, sacré, échappé aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose de grand sur la terre! Mais cela même, ô ma chère Clémentine, est une barrière entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des conditions de l'humanité, si c'est un phénomène, un être à part, un héros, un demi-dieu, un fétiche, vous ne pouvez pas songer sérieusement à devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme pareil à tous les autres, né pour travailler, pour souffrir et pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi!
— Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte.