Fougas voulait absolument que son nom figurât sur les lettres de part. On eut toutes les peines du monde à le guérir de cette fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui dit qu'aux yeux de la société, comme aux yeux de la loi, Clémentine était la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs Mr Langevin s'était conduit très honorablement lorsqu'il avait légitimé par le mariage une fille qui n'était pas la sienne; enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme un scandale d'outre-tombe et flétrirait la mémoire de la pauvre Clémentine Pichon. Le colonel répondait avec la chaleur d'un jeune homme et l'obstination d'un vieillard:

— La nature a ses droits; ils sont antérieurs aux conventions de la société, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que j'appelais mon Églé m'est plus cher que tous les trésors du monde et je fendrais l'âme en quatre au téméraire qui prétendrait la flétrir. En cédant à l'ardeur de mes voeux, elle s'est conformée aux moeurs d'une grande époque où la brièveté de la vie et la permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalités. Enfin, je ne veux pas que mes arrière-petits-fils, qui vont naître, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est glissé frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un rizpainsel! Je foule aux pieds la cendre de Langevin!

L'obstiné ne céda point aux raisons de Mme Renault, mais il se laissa vaincre aux prières de Clémentine. La jeune créole le câlinait avec une grâce irrésistible.

— Mon bon grand-père par-ci, mon joli petit grand-père par-là; mon vieux baby de grand-père, nous vous remettrons au collège si vous n'êtes pas raisonnable!

Elle s'asseyait familièrement sur les genoux de Fougas et lui donnait de petites tapes d'amitié sur les joues. Le colonel faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et il se mettait à pleurer comme un enfant.

Ces familiarités n'ajoutaient rien au bonheur de Léon Renault; je crois même qu'elles tempéraient un peu sa joie. Assurément il ne doutait ni de l'amour de sa fiancée ni de la loyauté de Fougas. Il était forcé de convenir qu'entre un grand-père et sa petite-fille, l'intimité est de droit naturel, et ne peut offenser personne. Mais la situation était si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses chagrins. Ce grand-père, qu'il avait payé cinq cents francs, à qui il avait cassé l'oreille, pour qui il avait acheté un terrain au cimetière de Fontainebleau; cet ancêtre plus jeune que lui, qu'il avait vu ivre, qu'il avait trouvé plaisant, puis dangereux, puis insupportable; ce chef vénérable de la famille qui avait commencé par demander la main de Clémentine et fini par jeter dans les héliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emblée un respect sans mélange et une amitié sans restriction.

Mr et Mme Renault prêchaient à leur fils la soumission et la déférence. Ils lui représentaient Mr Fougas comme un parent à ménager.

— Quelques jours de patience! disait la bonne mère, il ne restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait vivre hors de l'armée, non plus qu'un poisson hors de l'eau.

Mais les parents de Léon, dans le fond de leur âme, gardaient le souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait été le fléau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-même lui gardait rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle Sambucco, en travaillant au festin des noces.

— Ah! mon pauvre Célestin, disait-elle à son acolyte, quel petit scélérat de grand-père nous aurons là!