Bon gré, mal gré, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et accepter son million. Cet acte de générosité fit grand bruit dans la ville, et le nom de Fougas, déjà célèbre à tant de titres, en acquit un nouveau prestige.
Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clémentine. On y vint de Paris. Les témoins de la mariée étaient le maréchal duc de Solferino et l'illustre Karl Nibor, élu depuis quelques jours à l'Académie des sciences. Léon s'en tint modestement aux vieux amis qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et Mr Bonnivet, le notaire.
Le maire revêtit son écharpe neuve. Le curé adressa aux jeunes époux une allocution touchante sur l'inépuisable bonté de la Providence qui fait encore un miracle de temps à autre en faveur des vrais chrétiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes.
— On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant de l'église, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous entendre! Après tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napoléon un peu plus universel!
Un festin pantagruélique, présidé par Mlle Virginie Sambucco en robe de soie puce, suivit de près la cérémonie. Vingt-quatre personnes assistaient à cette fête de famille, entre autres le nouveau colonel du 23ème et Mr du Marnet, à peu près guéri de sa blessure.
Fougas leva sa serviette avec une certaine anxiété. Il espérait que le maréchal lui aurait apporté son brevet de général de brigade. Sa figure mobile trahit un vif désappointement en présence de l'assiette vide.
Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir à la place d'honneur, aperçut ce jeu de physionomie et dit tout haut:
— Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te manque; il n'a pas tenu à moi que la fête ne fût complète. Le ministre de la guerre était absent lorsque j'ai passé chez lui. On m'a dit dans les bureaux que ton affaire était accrochée par une question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre heures une lettre du cabinet.
— Le diable soit des plumitifs! s'écria Fougas. Ils ont tout, depuis mon acte de naissance jusqu'à la copie de mon brevet de colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou quelque paperasse de six liards!
— Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis d'attraper le bâton, ils me fendaient l'oreille comme à un cheval de réforme, sous le futile prétexte que j'avais soixante-cinq ans. Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer général de brigade: l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans d'ici, tu auras les étoiles d'or, à moins que le guignon ne s'en mêle. Après quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef et une campagne heureuse pour passer maréchal de France et sénateur, ce qui ne gâte rien.