Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs fonctions.
J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium.
Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres, vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers sans une notable altération de leurs tissus.
Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à- dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai plus!
Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime, j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe? Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi! fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre. Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa fortune dans le naufrage de Waterloo?
Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est… pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération, dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament, je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et faire manquer votre résurrection.
Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig, et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le plus cher.
J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés savantes qui existeront alors en Europe.
Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste.