— Vous avouerez, du moins, que c'est un désordre assez heureux.

— Il n'y a pas de désordre heureux. Considérez, d'ailleurs, que le défunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond sans feu ni lieu, on pourrait user de tolérance. Mais c'est un militaire, un officier supérieur et décoré; un homme qui a occupé un rang élevé dans l'armée. L'armée, monsieur! Il ne faut pas toucher à l'armée!

— Eh! monsieur, je touche à l'armée comme le chirurgien qui panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, à l'armée! Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort d'un colonel!

— Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je serai de moitié avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour cette belle et glorieuse armée de mon pays, Mais avez-vous songé à la question religieuse?

— Quelle question religieuse?

— À vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout à fait entre nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point délicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations très judicieuses. La seule annonce de votre projet a jeté le trouble dans un certain nombre de consciences. On craint que le succès d'une entreprise de ce genre ne porte un coup à la foi, ne scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas, en le ressuscitant, d'aller contre la volonté de Dieu?

— Non, monsieur; car je suis sûr de ne pas ressusciter Fougas si Dieu en a décidé autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la fièvre, mais Dieu permet aussi qu'un médecin le guérisse. Dieu a permis qu'un brave soldat de l'Empereur fût empoigné par quatre ivrognes de Russes, condamné comme espion, gelé dans une forteresse et desséché par un vieil Allemand sous une machine pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux dans une boutique de bric-à-brac, que je l'apporte à Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous combinions un moyen à peu près sûr de le rendre à la vie. Tout cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clément et plus miséricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous exciter.

— Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excité. Je me rends à vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que vous êtes un homme considérable dans la ville. J'espère bien, d'ailleurs, que vous ne réprouverez pas un acte de zèle qui m'a été conseillé. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez maintenant que les fonctionnaires s'exposent à perdre leur place, que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai l'honneur de vous saluer.

Le 15 août au matin, Mr Karl Nibor se présenta chez Mr Renault avec le docteur Martout et la commission nommée à Paris par la Société de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entrée de notre illustre savant fut une sorte de déception. Mme Renault s'attendait à voir paraître, sinon un magicien en robe de velours constellée d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une gravité extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne, très blond et très fluet. Peut-être a-t-il bien quarante ans, mais on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la moustache et la mouche; il est gai, parleur, agréable et assez mondain pour amuser les dames. Mais Clémentine ne jouit pas de sa conversation. Sa tante l'avait emmenée à Moret pour la soustraire aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire. X — Alléluia!

Mr Nibor et ses collègues, après les compliments d'usage, demandèrent à voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps à perdre et l'expérience ne pouvait guère durer moins de trois jours. Léon s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois coffres du colonel.