— La soupe! cria Gothon.

Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement à toutes les lois de l'étiquette, et sans même demander pardon aux respectables amis qui se trouvaient là. À peine s'excusa-t-elle de servir l'enfant avant les invités. Léon se laissa faire et bien lui en prit; il n'y avait pas un convive qui ne fût capable de lui verser le potage dans son gilet plutôt que d'y goûter avant lui.

— Mère, s'écria Léon la cuiller à la main, voici la première fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe!

Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque chose; l'une et l'autre imaginèrent que l'enfant parlait ainsi pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors de chez lui: la bonne soupe est la première; la deuxième est l'amour désintéressé.

Si j'entreprenais ici l'énumération véridique de tous les plats qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs à qui l'eau ne vînt à la bouche. Je crois même que plus d'une lectrice délicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez, s'il vous plaît, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour écrire la merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au salon, où le café est déjà servi.

Léon prit à peine la moitié de sa tasse, mais gardez-vous d'en conclure que le café fût trop chaud ou trop froid, ou trop sucré. Rien au monde ne l'eût empêché de boire jusqu'à la dernière goutte, si un coup de marteau frappé à la porte de la rue n'avait retenti jusque dans son coeur.

La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire. Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontré une minute aussi longue que celle-là. Mais enfin Clémentine parut, précédée de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui souriaient sur l'étagère entendirent le bruit de trois baisers.

Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prétend deviner les choses avant qu'elles soient écrites, a déjà trouvé une explication vraisemblable. «Assurément, dit-il, Léon était trop respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco, mais lorsqu'il se vit en présence de Clémentine, qui devait être sa femme, il doubla la dose et fit bien.» Voilà, monsieur, ce que j'appelle un jugement téméraire. Le premier baiser tomba de la bouche de Léon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut appliqué par les lèvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de Léon; le troisième fut un véritable accident qui plongea deux jeunes coeurs dans une consternation profonde.

Léon, qui était très amoureux de sa future, se précipita vers elle en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche, mais décidé à ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se promettait depuis le printemps de 1856. Clémentine ne songeait pas à se défendre, mais bien à appliquer ses belles lèvres rouges sur la joue droite de Léon, ou sur la gauche indifféremment. La précipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de Clémentine ni celles de Léon ne reçurent l'offrande qui leur était destinée. Et les mandarins de l'étagère qui comptaient bien entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Léon fut interdit, Clémentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux fiancés reculèrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui demeurèrent éternellement gravées dans leur mémoire.

Clémentine était, aux yeux de Léon Renault, la plus jolie personne du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'était un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856, elle était trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un ingénieur à 2 400 francs pût décemment prétendre à sa main. Léon, en vrai mathématicien, s'était posé le problème suivant: «Étant donnée une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000 francs de rentes et menacée de l'héritage de Mlle Sambucco, soit 200 000 francs de capital, faire une fortune au moins égale à la sienne dans un délai qui lui permette de devenir grande fille sans lui laisser le temps de passer vieille fille.» Il avait trouvé la solution dans les mines de cuivre de l'Oural.