Mr Nibor et les Renault, qui n'étaient pourtant pas historiens de profession, furent obligés de lui faire en abrégé l'histoire de notre siècle. On alla chercher un gros livre écrit par Mr de Norvins et illustré de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la vérité qu'en la touchant du doigt, et encore s'écriait-il à chaque instant:

— C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me lisez; c'est un roman écrit pour faire pleurer les soldats!

Il fallait, en vérité, que ce jeune homme eût l'âme forte et bien trempée, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que la fortune avait répartis sur dix-huit années, depuis la première abdication jusqu'à la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos entre ces chocs terribles et répétés qui frappaient tous son coeur au même endroit. On aurait pu craindre que le coup ne fît balle et que le pauvre Fougas ne mourût dans la première heure de sa vie. Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour à tour comme un ressort. Il cria d'admiration en écoutant les beaux combats de la campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux de Fontainebleau. Le retour de l'île d'Elbe illumina sa belle et noble figure; son coeur courut à Waterloo avec la dernière armée de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait entre ses dents:

— Si j'avais été là, à la tête du 23ème, Blucher et Wellington auraient bien vu!

L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hélène, la terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirés et aimés, le jetèrent dans une série d'accès de rage; mais rien ne l'abattit. En écoutant la mort de Napoléon, il jurait de manger le coeur de l'Angleterre; la lente agonie du pâle et charmant héritier de l'Empire lui inspirait des tentations d'éventrer l'Autriche. Lorsque le drame fut fini et le rideau tombé sur Schoenbrunn, il essuya ses larmes et dit:

— C'est bien. J'ai vécu en un instant toute la vie d'un homme.
Maintenant, montrez-moi la carte de France!

Léon se mit à feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait de résumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs.

— Qu'est-ce que ça me fait, disait-il, que deux cents bavards de députés aient mis un roi à la place d'un autre? Des rois! j'en ai tant vu par terre! Si l'Empire avait duré dix ans de plus, j'aurais pu me donner un roi pour brosseur!

Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'écria d'abord avec un profond dédain:

— Ça, la France!