— On dit qu'il a des testaments à hériter du côté de Strasbourg; un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune.

— Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches dans un petit livre, oùs qu'il pouvait être logé, not' colonel, du temps qu'il n'était pas de ce monde?

— Eh! en purgatoire, donc!

— Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laissé dévaler du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de messes? Ils ont dû se rencontrer par là.

— C'est peut-être bien possible.

— À moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que vous payez pour ça!

— Hé ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait… Mais, Célestin, vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voilà encore que vous m'avez frotté mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre à repasser!

Les invités arrivaient au salon, où la famille Renault s'était transportée avec Mr Nibor et le colonel. On présenta successivement à Fougas le maire de la ville, le docteur Martout, maître Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la commission parisienne; les trois autres avaient été forcés de repartir avant le dîner. Les convives n'étaient pas des plus rassurés: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dîneraient peut-être avec un fou. Mais la curiosité fut plus forte que la peur. Le colonel les rassura bientôt par l'accueil le plus cordial. Il s'excusa de s'être conduit en homme qui revient de l'autre monde. Il causa beaucoup, un peu trop peut-être, mais on était si heureux de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix à la singularité des événements, qu'il obtint un succès sans mélange. On lui dit que le docteur Martout avait été un des principaux agents de sa résurrection, avec une autre personne qu'on promit de lui présenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et demanda quand il pourrait témoigner sa reconnaissance à l'autre personne.

— J'espère, dit Léon, que vous la verrez ce soir.

On n'attendait plus que le colonel du 23ème de ligne, Mr Rollon. Il arriva, non sans peine, à travers les flots de peuple qui remplissaient la rue de la Faisanderie. C'était un homme de quarante-cinq ans, voix brève, figure ouverte. Ses cheveux grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, épaisse et relevée, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de colonel. Il vint droit à Fougas et lui tendit la main comme à une vieille connaissance.