Il poussa le colonel à son tour et le fit tomber entre les bras d'un fauteuil.

Fougas rebondit comme si on l'avait jeté sur un million de ressorts. Mais Clémentine l'arrêta d'un geste et d'un sourire.

— Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous emportez pas contre lui; il m'aime.

— Raison de plus, sacrebleu!

Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille à ses côtés, et l'examina des pieds à la tête avec toute l'attention imaginable.

— C'est bien elle, dit-il. Ma mémoire, mes yeux, mon coeur, tout en moi la reconnaît et me dit que c'est elle! Et pourtant le témoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un mot, l'évidence elle-même semble avoir pris à tâche de me convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se ressemblent à tel point? Suis-je victime d'une illusion des sens? N'ai-je recouvré la vie que pour perdre l'esprit? Non; je me reconnais, je me retrouve moi-même; mon jugement ferme et droit s'oriente sans trouble et sans hésitation dans ce monde si bouleversé et si nouveau. Il n'est qu'un point où ma raison chancelle: Clémentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi! Eh! qu'importe, après tout? Si le destin qui m'arrache à la tombe a pris soin d'offrir à mon réveil le portrait de celle que l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a résolu de me rendre l'un après l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours, mes épaulettes; demain, le drapeau du 23ème de ligne; aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour la première fois! Vivante image du passé le plus riant et le plus cher, je tombe à tes genoux; sois mon épouse!

Ce diable d'homme unit le geste à la parole, et les témoins de cette scène imprévue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de Clémentine, l'austère Mlle Sambucco, jugea qu'il était temps de montrer son autorité. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains sèches, le redressa énergiquement, et lui dit de sa voix la plus aigre:

— Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme à cette farce scandaleuse. Ma nièce n'est pas pour vous; je l'ai promise et donnée. Sachez qu'après-demain, 19 du mois, à dix heures du matin, elle épousera Mr Léon Renault, votre bienfaiteur!

— Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle fait mine d'épouser ce garçon…

— Que ferez-vous?