Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la couronne et la redingote grise au manteau théâtral.

La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure de la jeune fille ne sortit guère du second plan.

Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit auprès du célèbre chapeau à la Bolivar.

— Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il m'appelle.

Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était fixé à lui-même.

Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet de l'Échelle.

— Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous?

— L'Empereur!

— Avez-vous une lettre d'audience?

— Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme: il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de bravoure et de fidélité.