Meiser fit un triste retour sur lui-même; il remarqua que ses visions prenaient terriblement de consistance. Cette idée ne lui permit point de se rendormir.

«Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!»

Peu après, il se souvint qu'il avait très sommairement déjeuné et s'avisa que le cauchemar était peut-être engendré par la diète. Il descendit aux cinq minutes d'arrêt et demanda un bouillon. On lui servit du vermicelle très chaud, et il souffla dans sa tasse comme un dauphin dans le Bosphore.

Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire, sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa chemise, où il forma un lacet élégant qui rappelait l'architecture de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaunâtres, détachés de la masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le vermicelle s'arrêta à la surface, mais le bouillon pénétra beaucoup plus loin. Il était chaud à faire plaisir; un oeuf qu'on y eût laissé dix minutes aurait été un oeuf dur. Fatal bouillon, qui se répandit non seulement dans les poches, mais dans les replis les plus secrets de l'homme lui-même! La cloche du départ sonna, le garçon du buffet réclama douze sous, et Meiser remonta en voiture, précédé d'un plastron de vermicelle et suivi d'un petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets.

Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du colonel Fougas mangeant des sandwiches!

Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel, toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient à ventre déboutonné; on riait dans le compartiment de droite et le compartiment de gauche. À mesure qu'il arrachait le vermicelle, les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne descendit plus jusqu'à Dantzig, il ne mit pas le nez à la portière, il s'entretint seul à seul avec sa pipe de porcelaine, où Léda caressait un cygne, et ne riait point.

Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il était huit heures du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour emporter la malle du maître. Plus de figures redoutables, plus de rires moqueurs. L'histoire du bouillon était tombée dans l'oubli comme un discours de Mr Keller. Déjà Meiser, dans la salle des bagages, avait saisi par la poignée une malle de veau noir, lorsqu'il vit à l'extrémité opposée le spectre de Fougas qui tirait en sens inverse et semblait résolu à lui disputer son bien. Il se roidit, tira plus fort et plongea même sa main gauche dans la poche où dormait le revolver. Mais le regard lumineux du colonel le fascina, ses jambes ployèrent, il tomba, et crut voir que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur l'autre. Lorsqu'il revint à lui, son vieux domestique lui tapait dans les mains, la malle était posée sur les crochets, et le colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu personne et qu'il avait reçu la malle lui-même des propres mains du facteur.

Vingt minutes plus tard, le millionnaire était dans sa maison et se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser était un esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas.

— Il m'est arrivé toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu que la police nous écrit de Berlin pour demander si notre oncle nous a laissé une momie, et à quelle époque, et combien de temps nous l'avons gardée, et ce que nous en avons fait? J'ai répondu la vérité, ajoutant que ce colonel Fougas était en si mauvais état et tellement détérioré par les mites, que nous l'avions vendu comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc à voir dans nos affaires?

Meiser poussa un profond soupir.