Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse.

— Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur! Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig.

— Mais… disait encore l'infortuné Meiser.

Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le génie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions, pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas un mot des formules légales et qu'elle se mit en règle avec le code prussien. La quittance, écrite en entier de la main du colonel, remplissait trois grandes pages.

Ouf! Il signa et parapha la chose et reçut en échange la signature de Nicolas, qu'il savait bonne.

— Décidément, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on me l'avait dit à Berlin. Touche là, vieux fripon! Je ne donne la main qu'aux honnêtes gens à l'ordinaire; mais dans un jour comme celui-ci, on peut faire un petit extra.

— Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser.
Acceptez votre part de ce modeste souper!

— Parbleu! la vieille; ça n'est pas de refus. Mon souper doit être froid à l'auberge de la Cloche, et vos plats qui fument sur leurs réchauds m'ont déjà donné plus d'une distraction. D'ailleurs, voilà des flûtes de verre jaunâtre sur lesquelles Fougas ne sera pas fâché de jouer un air.

La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda à Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le million du père Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa chère Clémentine lui avait envoyé. Onze heures sonnaient à la pendule.

À onze heures et demie, Fougas commença à voir le monde en rose. Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur hospitalité. À minuit, il leur rendit son estime. À minuit un quart, il les embrassa. À minuit et demi, il fit l'éloge de l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il apprit que Jean Meiser était mort dans cette maison, il versa un torrent de larmes. À une heure moins un quart, il entra dans la voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre heureux, de sa fiancée qui l'attendait. Vers une heure, il goûta d'un célèbre vin de Porto que Mme Meiser était allée chercher elle-même à la cave. À une heure et demie, sa langue s'épaissit, ses yeux se voilèrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et le sommeil, annonça qu'il allait raconter la campagne de Russie, murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table.