— Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit, sinon pour les malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et vous me croyez plus bas tombée que je ne suis.
— C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que sous les mauvais côtés ; mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prêt à vous rendre justice. Voyons : si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous êtes à peu près décidée, faute de mieux, à réintégrer le domicile conjugal?
— Je sais que vous ne me devez rien, mais…
— Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me tenir compagnie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire de police. Et moi, quand vous vous promeniez à cent lieues d'ici, j'avais le droit de vous prier à souper par l'entremise des gendarmes. Je n'en ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre ; mais rien ne vous oblige à payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne sommes pas légalement séparés, vous êtes donc légalement chez vous, ôtez votre chapeau ; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme Jean-Pierre, que nous avons deux mille écus d'appointements pour tout potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu? »
Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance.
« Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez de dix années ; vous me ramenez à notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois, grâce à Dieu, il n'y a plus personne entre nous! » En même temps elle ouvrit les bras.
« Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va pas si loin! »
La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et leur dit :
« Embrassez votre bonne mère ; elle rentre chez nous pour la vie! »
Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses malles ; elle en avait dix-sept au chemin de fer. « Je m'en charge, dit l'infâme ; donnez-moi seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez.