Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il était trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins à distance et qui répondis froidement à toutes les avances qu'il me fit. Quelque chose me disait que l'amitié n'est possible qu'entre égaux, que ce grand garçon cousu d'or était trop au-dessus de moi par la fortune, que j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le sérieux de l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le fréquenter cette année-là, car je passais presque toutes les récréations à l'étude. Mes premières places au collége n'avaient pas été bonnes ; mon professeur disait : Il ira bien, mais il est en retard sur les élèves de Paris. J'avais à cœur de soutenir ma réputation et de payer ma dette : je fis de tels efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla de me ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus belle, si bien qu'aux vacances de Pâques j'étais premier en tout sans conteste, comme Bréchot était dernier sans rival. Tous les prix du collége m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne fisse merveille au concours général.
Mais M. Mathey commit une imprudence au moment décisif. La première fois qu'il nous conduisit à la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et m'expliqua, chemin faisant, qu'il était content de moi, que j'avais fait des efforts méritoires, mais que tout cela n'était rien, si je ne réussissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille.
« Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collége ne sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des prix du collége, et remportés souvent par des élèves qui payent dix-huit cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succès au concours ; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons chercher jusque dans les bas-fonds de la société trois ou quatre sujets que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la place à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare ; il aurait pu vous enrôler l'année dernière, et il s'est tenu à quelques pièces de cent sous. Macte animo, generose puer! Faites-lui honte de son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait dire que j'ai jeté mon argent par les fenêtres. »
Cet encouragement féroce aurait exaspéré un jeune homme moins docile ou moins consciencieux que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger : il me sembla que le devoir en personne m'avait parlé par sa bouche ; mais le but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait administré une trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation éveilla chez moi tout un monde de sentiments et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire en français une demi-page de grec. Je perdis la moitié du temps à m'éperonner moi-même, à me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés, et que l'honneur de la famille était au bout de ma plume. A force de vouloir me surpasser, je tombai tout à fait au-dessous de moi-même, et je n'obtins pas seulement le huitième accessit. Ce triste résultat se connut dans les vingt-quatre heures ; j'en fus tellement accablé que je faillis tomber malade et renoncer forcément aux autres épreuves du concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase à jamais mémorable :
« N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la santé est votre premier devoir! »
La conscience et la volonté vinrent en aide à ma jeunesse : je guéris, et je pris part à toutes les compositions de fin d'année, mais avec un succès constamment négatif. Deux ou trois de mes camarades, classés bien après moi par les professeurs du collége, se virent couronnés en Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononcé : pas plus de Gautripon que de Bréchot! Léon trouvait cela très-comique ; il disait :
« Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis cancre. »
Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se lassa guère de me poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharné, sans récréations ni vacances n'aboutit qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion avec les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collége une supériorité écrasante : mes moyens me trahissaient au concours : tout ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête comme d'un vase fêlé. Le souvenir des échecs précédents venait encore aggraver ma faiblesse : je ressemblais à ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce qu'ils n'ont jamais livré bataille sans être vaincus.
M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me reprochait pas en face un malheur si obstiné. Il assistait à mes efforts et voyait par ses yeux que je ne me ménageais guère ; quelquefois il m'appelait son pauvre Gautripon ; voilà tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument désespérée ; je pouvais tout réparer en un jour, apporter à la pension un de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait mes insuccès mêmes qui donnaient à sa conduite une couleur de générosité. Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre francs un carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait :
« Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garçons que j'élève gratis, dont la famille même est nourrie à mes frais. Qu'est-ce qu'ils me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. Voyez l'élève Gautripon. »