« Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. Joséphine n'avait pas bien serré le fil, et le pauvre petit homme aurait pu s'en aller sans dire ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. Voilà qui est fait. Maintenant je vous le garantis pour quatre-vingt-dix-neuf ans, sauf la casse. »

Ce langage fataliste et cynique était lettre close pour moi ; je compris seulement que le fils de Léon Bréchot me devait une seconde fois la vie, et je me sentis tout près d'aimer ce petit être qui ne m'était rien. Je repensai à lui tout le jour, en alignant mes chiffres aux Villes-de-Saxe et en corrigeant un devoir de style intitulé : Description du Printemps, lettre d'une jeune châtelaine à son amie sœur Dosithée.

Aussitôt que je pus me ravoir, je repris le chemin de Montmartre. Émilie était éveillée ; elle me demanda si j'avais averti Léon, si je m'étais enquis d'une nourrice et si je pensais à déclarer la naissance de l'enfant.

« Mon pauvre monsieur Gautripon, voilà bien des corvées pour un homme occupé comme vous ; pardonnez-moi tout l'embarras que je vous donne! »

Elle craignait sincèrement d'abuser de mes jambes, de surmener son commissionnaire, mais ses scrupules n'allaient point au delà. Elle ne se doutait pas qu'un honnête homme éprouvât la moindre chose au moment de mentir à la loi ; elle avait décidé que son enfant serait nourri chez elle par une grosse Bourguignonne, mais elle s'inquiétait peu de savoir si je pouvais payer un tel luxe ; elle trouvait tout naturel de m'envoyer chez son amant lui dire qu'il était père et que ma femme l'embrassait. Je fis toutes ces commissions ; j'embrassai le prisonnier pour elle, et je pleurai même avec lui ; je déclarai l'enfant à la mairie sous les auspices du charbonnier d'en face et du savetier d'en bas ; je ramenai du bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit avec mon argent, quand elle sut que nous étions du petit monde. Après mille tribulations que j'abrége, je me vis installé au domicile conjugal entre une femme à peine convalescente et un enfant de vingt jours, faible et chétif, que je nourrissais au biberon. De sacrifice en sacrifice, j'étais descendu jusqu'au métier de garde-malade et de père nourricier : vous jugez si mes nuits étaient laborieuses ; cependant mon travail n'en souffrit pas.

Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais le petit garçon dans mes bras, un violent coup de sonnette me fit sauter au plafond. — Émilie s'écria :

« Malheur à nous! c'est mon père. »

En effet, c'était le capitaine. Le désœuvrement et l'ennui l'avaient conduit dans cette rue ; par habitude il leva les yeux vers nos fenêtres, aperçut une lumière et monta. Sa fille était plus morte que vive ; je rassemblais les forces de mon cœur pour un drame terrible. M. Pigat trompa toutes mes craintes ; il ne laissa percer ni colère, ni mépris, ni soupçon. D'un seul coup d'œil il embrassa le groupe que nous formions à nous trois. Émilie couchée, moi appuyé contre son lit, et le poupon étendu sur mes mains.

« Bonsoir, enfants, fit-il ; vous êtes donc revenus? »

Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et écouta patiemment, sans objections, le roman qu'Émilie improvisait à son usage. Elle lui dit que nous étions allés en Italie, qu'aux environs de Gênes la voiture avait versé, que les douleurs l'avaient prise dans un village, que nous avions tenu l'enfant pour mort, mais qu'un bon médecin du pays prétendait qu'à force de soins on pouvait le rattacher à la vie. Je me répandis à mon tour en explications embrouillées ; je contai que les soins intelligents nous manquaient dans ces montagnes demi-sauvages, que je m'étais empressé de ramener ma femme à Paris dès qu'elle avait paru transportable, que si le cher beau-père n'avait pas été informé plus tôt de notre retour, il ne devait s'en prendre qu'à notre attachement respectueux. On espérait lui cacher tout jusqu'à ce que la science eût tout réparé ; mais en somme il était le bienvenu, puisqu'il trouvait sa fille hors de danger et son petit-fils grand et fort pour un enfant né à sept mois.