Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un passant effaré crut sans doute que c'étaient les chevaux qui avaient bu.
M. Rastoul, entre deux cahots, présenta son ami Monpain, que Gautripon ne connaissait pas encore.
« Voilà le camarade qui demandait son congé avant-hier ; mais il s'est ravisé, Dieu merci!
— Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre : c'était rapport à mes chefs, on n'est pas son maître : mais j'ai parlé à l'aide-major, et il m'a répondu que j'étais un… enfin qu'un infirmier n'est jamais déplacé où l'on se bat, civils ou militaires indifféremment. Il n'y aurait que si M. le colonel Chabot parlait encore de faire partie carrée : là, je n'ai plus le droit, parce que ma vie appartient au pays… vous comprenez la délicatesse?
— Très-bien, dit Gautripon ; mais il n'est plus question de cela. Tout se passe entre M. de la Ferrade et moi, vous n'avez qu'à nous regarder faire.
— Pour lors, c'est tout à fait dans mes possibilités, et vous pouvez compter sur moi comme sur vous-même.
— Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais pas mieux aimé le grand jeu.
— Vous auriez du plaisir à vous battre avec le colonel Chabot?
— Avec lui, non, je le respecte et je l'honore ; mais ce blanc-bec de marquis, ce mirliflore en veston de satin qui m'a fait fumer ses cigares et boire son satané vin d'Amérique, tandis qu'il complotait de vous faire passer pour une canaille ; je lui en veux, monsieur Jean-Pierre! Les honnêtes gens comme vous sont trop rares ; il ne faut pas qu'on vienne les mécaniser sans raison! Si le remplacement était admis en duel comme en guerre, sacrebleu! c'est moi qui ferais votre partie avec ce petit pointu-là!
— Merci, mon bon Rastoul ; mais il n'y perdra rien, je l'espère. Vous avez eu beaucoup d'affaires au régiment?