Cette revue rétrospective servira peut-être à expliquer pourquoi, le 30 avril 1837, Mme Fratief et sa fille regardaient Tolla comme un joueur malheureux regarde la carte qui doit achever sa ruine. Elles cherchèrent ensemble quel serait le moyen le plus sûr de reprendre le cœur qu'on leur avait dérobé.
Pour Lello, il rentra au palais Coromila en rêvant à un bon tour qu'il voulait jouer à un de ses amis. Il s'agissait de semer des pétards sous les pas d'un pauvre garçon qui courtisait une petite mercière et qui trahissait l'amitié en gardant le secret de ses amours. Rome a des habitudes de petite fille ; les boutiques s'y ferment de bonne heure, et les jeunes gens y font des farces. Le fils des doges s'assura en rentrant qu'on lui avait apporté une petite boîte de poudre fulminante ; puis il baisa la rose de Tolla, se regarda dans la glace, fredonna un air du Barbier, se laissa déshabiller par son valet de chambre, et se mit au lit en pensant à Tolla, à la mercière, à un cheval qu'il voulait acheter, et à la bonne figure que faisait son ami pataugeant à travers un feu d'artifice. Il dormit à franc étrier jusqu'à huit heures du matin. La marquise passa la nuit en prière. Tolla rêva qu'un certain citronnier de sa connaissance se couvrait, par exception, de fleurs d'oranger.
Le lendemain, comme Lello s'apprêtait à employer sa poudre fulminante, quelques grains égarés entre la boîte et le couvercle s'allumèrent par le frottement et tout lui sauta au visage. Le bruit se répandit dans Rome qu'il avait les sourcils brûlés, trois ou quatre énormes ampoules, et qu'il garderait la chambre pendant une semaine ou deux. Mme Feraldi s'empressa d'envoyer chercher de ses nouvelles. Il faut, pensait-elle, que je rassure ma pauvre Tolla. Le même jour Nadine dit à sa mère : « Victoire! Il s'est blessé à la figure. Elle ne le verra pas de quinze jours. Maintenant, ma bonne petite mère, veux-tu m'en croire? Envoie François savoir de ses nouvelles.
— Y songes-tu? nous le connaissons à peine ; il n'est jamais venu nous voir.
— Précisément. Quand il saura que nous nous sommes inquiétés de sa santé, il nous devra une visite. »
Le courrier, l'intendant, le valet de chambre et le cuisinier de la générale, François, surnommé Cocomero ou le Melon, était un vigoureux Napolitain. Lorsqu'il revint du palais Coromila, il avait l'œil droit entouré d'une auréole bleue. Il s'était rencontré avec Menico sous le vestibule ; il avait voulu prendre le pas, l'antipathie avait agi, et Menico lui avait montré le poing d'un peu trop près. Chacun des deux combattants garda scrupuleusement le secret de ses prouesses. Menico, qui n'était à Rome que pour quelques jours, craignait qu'on ne le renvoyât garder ses buffles ; Cocomero avait trop d'amour-propre pour avouer une défaite. Il attribua à un coup d'air la couleur anormale de son orbite. Pendant les dix jours que Lello resta à la maison, la générale et la comtesse y envoyèrent Cocomero et Menico tous les matins ; mais Cocomero avait trop de prudence pour s'exposer à un second coup d'air. Il descendait en droite ligne de ces guerriers napolitains qui répondirent à leur général : « Vous voulez que nous allions là-bas ; nous ne demanderions pas mieux, mais… c'est que… là-bas… il y a le canon! »
La première fois que Lello reparut dans le monde, il oublia de faire danser Nadine, mais il fut plus empressé que jamais auprès de Tolla. Tolla s'était intéressée à sa santé! A la dernière figure du cotillon, il lui dit en tremblant un peu :
« Si je pensais que madame votre mère fût disposée à me le permettre, j'irais la remercier de l'intérêt qu'elle m'a témoigné après ce ridicule accident ; mais, ajouta-t-il en la regardant fixement, je crains de n'être point agréé. »
Tolla sentit le rouge lui monter au visage. Elle répondit en balbutiant que sa visite leur aurait fait honneur, que sa personne ne pouvait qu'être agréable à tous ceux qui avaient la bonne fortune de l'approcher. « D'ailleurs, dit-elle en terminant, tous ceux qui viennent à la maison nous font une grâce. »
Cette invitation, qui pourrait nous paraître d'une politesse exagérée, n'était en Italie que strictement convenable. Nous n'avons qu'une faible idée de tous les raffinements inventés par la courtoisie italienne. Si l'on frappe à la porte de votre chambre, vous répondez brutalement : « Entrez! » Un Italien, sans savoir quelle est la personne qui frappe, répond en un seul mot : « Que votre seigneurie me fasse la faveur d'entrer, favorisca. » C'est ainsi que la réponse de Tolla doit être interprétée.