« Mon cher Menico! lui cria-t-elle, mon frère nourricier! que tu es bon! que tu es beau! Je t'aime! Je suis heureuse!
— Moi aussi, mademoiselle, hurla Menico en sanglotant, je suis bien heureux ; vous m'avez embrassé ; c'est la première fois depuis 1830. J'avais le poignet foulé, mais maintenant je n'ai plus mal. Ma bonne demoiselle! vous aimez donc quelqu'un, puisque vous m'embrassez?
— Oui, j'aime, je suis aimée, je me marie… bientôt ; pas tout de suite, entends-tu? C'est un secret, ne le dis à personne, mais bientôt… Tu seras de la noce, mon Menico ; nous nous marierons à Lariccia ; tes buffles auront congé ce jour-là. Je veux que nous dansions ensemble! »
Menico savait fort bien avec qui se mariait Tolla. Depuis quinze jours, il partageait les angoisses de sa chère maîtresse. Cependant il se souvint de jouer l'ignorance, et il ne prononça pas le nom de Coromila. Dans l'excès de sa joie, cet homme inculte ne se départit pas un instant de la réserve et de la prudence italiennes ; mais, tandis que la comtesse prenait soin de son poignet enflé, il se promit de commencer une neuvaine à l'intention de ce mariage et de veiller comme un dogue au salut de Lello.
Lello vint à neuf heures du soir. Il eut une assez longue conférence avec le comte et la comtesse, à qui il demanda solennellement la main de leur fille. M. Feraldi lui fit observer qu'il ne pouvait pas se marier sans le consentement de ses parents. « Je le sais, répondit-il, et, quand la loi me le permettrait, je ne le voudrais pas ; mais ce consentement, je prends sur moi de l'obtenir, et je vous prie de ne vous en point mettre en peine. » A cette assurance formelle, le comte ne répondit rien : il savait d'ailleurs que le vieux Luigi Coromila était condamné unanimement par les médecins, et que Lello serait libre avant une année. Cependant, pour plus de prudence, et de peur que la question de la dot n'indisposât la famille de Lello contre ce mariage, le comte, sur le conseil de son fils, doubla la somme qu'il destinait à Tolla, et lui assura la propriété de ses vignes de Capri, estimées deux cent mille francs. Lorsque tout fut conclu, on appela Tolla. Elle reçut enfin de la bouche de Lello l'assurance de son amour. Elle mit sa main dans la sienne et le baisa sur les lèvres. Ils étaient fiancés.
IV
Mme Fratief et sa fille ignorèrent ce qui s'était passé au palais Feraldi. Nadine, prévoyant que le départ pour Lariccia précipiterait la marche des événements, avait aposté Cocomero sur la place des Saints-Apôtres pour surveiller le camp ennemi. Elle poussa un cri de colère lorsqu'elle vit revenir son espion sur un brancard, la figure en sang et le crâne sensiblement déformé. L'état de son visage expliquait la foulure de Dominique.
Cocomero était un pur Napolitain du quai Sainte-Lucie, court, trapu, rougeaud, goulu, fainéant, poltron, hébété et fripon comme Polichinelle en personne. Sa grosse face plate élargie par une énorme paire de favoris roux, était toute barbouillée de mauvaises passions ; ses petits yeux gris clair trahissaient à certains moments une férocité porcine. Depuis la place des Saints-Apôtres jusqu'à la via Frattina, où logeaient ses maîtresses, il répéta entre ses dents la plus terrible malédiction que l'on connaisse à Rome : Accidente! ce qui veut dire en bon français : « Puisses-tu mourir d'accident, sans confession, damné! » Dans un pays où l'on croit au mauvais œil comme à la sainte Trinité, une malédiction de cette importance équivaut à mille soufflets, et les Romains du Transtevère répondent à un accidente par un coup de couteau ; mais Dominique était loin, et Cocomero sacrait tout à son aise, sans aucun respect pour la police ecclésiastique de Rome, qui fait coller aux portes de toutes les boutiques un petit écriteau avec ces mots : Blasphémateurs, souvenez-vous que Dieu vous entend!
La générale après quelques exclamations modérées, qu'on entendit d'une lieue à la ronde, s'empressa de soigner son domestique. Elle avait appris un peu de médecine, pour faire croire qu'elle était née dans un château, et elle traînait partout avec elle un gros cahier manuscrit, plein de recettes, de secrets merveilleux, de remèdes de famille, de gouttes infaillibles, et même de paroles magiques. La pièce la plus remarquable de ce recueil était une certaine recette pour purifier le sang, en coupant les quatre pattes d'un lézard vert pendant la pleine lune, et en prenant une purge le lendemain. Cocomero se laissa soigner sans mot dire, et il s'ingéra une bonne dose de certain vulnéraire de ménage dont la saveur alcoolique lui agréait fort ; mais il se refusa obstinément de nommer l'auteur de ses maux. « C'est moi, disait-il, qui me suis fait mal. J'ai trébuché sur une pierre ; ma tête a donné contre une borne, je suis un maladroit, mais je ne suis pas un poltron. » Il ajouta sournoisement : « Si un homme m'avait fait autant de mal que je viens de m'en faire moi-même, il ne s'en vanterait pas longtemps, fût-il aussi fort que Néron! »
Néron est encore le héros favori du petit peuple de Rome et de Naples.