Comme l'impiété de Lello n'avait rien de systématique, et qu'elle tenait moins du scepticisme que du libertinage, elle guérit. Tolla eut la joie de convertir son amant, de détruire l'effet des mauvaises compagnies et de dissiper au souffle de l'amour les fumées dont il avait le cerveau obscurci. Les deux amants prièrent ensemble, et la prière devint le plus cher plaisir de Tolla. Lello voulut qu'ils eussent le même confesseur. « Il mettra, disait-il, un lien de plus entre nous ; nos péchés mêmes seront ensemble. » Tolla accepta le confesseur de Lello.

Jamais le jeune Coromila n'avait été aussi amoureux : il jouissait de son bonheur provisoire sans songer au combat qu'il faudrait livrer pour le rendre définitif. Si parfois, au milieu d'un doux entretien, l'image de son père, de ses oncles, de ce formidable tribunal de famille, se présentait à son esprit, il fermait les yeux pour ne pas voir. Lorsque Toto revint à Rome, dans les premiers jours de décembre, avec Menico parfaitement guéri, il fut émerveillé de l'harmonie qui régnait entre les deux amants. Tolla s'était fait peindre en miniature pour se donner à Lello. Derrière l'ivoire du portrait, elle avait écrit de sa main : Aspettando! « En attendant! » De son côté, Lello avait passé quarante ou cinquante heures dans l'atelier de M. Schnetz, qui lui avait peint un portrait magnifique, grand comme nature, et plus beau. L'artiste avait merveilleusement interprété la beauté de Lello et mis en relief tout ce qu'il y a de romain dans sa physionomie. Les deux portraits furent terminés en même temps, quoique les deux amants ne se fussent pas entendus, et, le jour où Lello apporta le sien à Tolla, croyant la surprendre, Tolla tira de sa poche sa miniature encadrée d'un petit cercle d'or.

Quand ils se rencontraient dans le monde, ils s'y conduisaient avec la plus grande réserve ; ils dansaient rarement ensemble et ne se regardaient qu'à la dérobée. Dans les premiers jours qui suivirent le retour de Tolla, Lello se trahit un peu malgré toute sa prudence. Il était d'une gaieté folle, et la joie lui sortait par les yeux ; sa contenance fut remarquée, et Tolla le pria de veiller sur lui. Alors il s'observa si bien, il fut si froid, si sérieux et si guindé que toute la ville se demanda ce qu'il avait. Tolla revint à la charge et ne lui ménagea pas les leçons. Enfin, après quelques oscillations, il trouva son équilibre, et ne ressembla plus à une victime ni à un triomphateur.

Mme Fratief et sa fille épiaient avec une persévérance toute féminine les moindres mouvements de Lello. A leur grand regret, elles étaient réduites à le surveiller elles-mêmes. Elles avaient perdu leur digne espion, ce pauvre Cocomero. Il avait quitté la maison le 6 octobre, de lui-même et sans qu'on pût savoir quelle mouche l'avait piqué. Nadine supposait qu'il était retourné à Naples : depuis quelque temps, il paraissait atteint d'une mélancolie qui ressemblait beaucoup au mal du pays. La générale inclinait à croire qu'il s'était enrôlé dans l'honorable corporation des sbires, où l'on ne manquerait pas d'apprécier ses talents. En attendant qu'il daignât donner de ses nouvelles, on l'avait remplacé à la maison par un grand lourdaud du Transtevère, et la générale le remplaçait de son mieux à la ville. Elle ne rencontrait jamais Lello dans le monde sans lui dire : « Attention! j'ai l'œil sur vous! » Lello, dûment averti, se surveillait sévèrement et prenait la générale en horreur.

Elle s'avisa que Lello n'aimait peut-être Tolla que par amour-propre et à force d'entendre dire qu'elle était la plus jolie fille de Rome. « Nous sommes bien sottes, pensa-t-elle, de lui avoir laissé faire cette réputation-là! » La première fois qu'elle rencontra Tolla, elle lui cria : « Eh! mon Dieu! ma toute belle, qu'avez-vous? vous êtes toute défaite! » Le lendemain, dans une autre maison, elle dit à Mme Feraldi : « Chère comtesse, pensez-vous à la santé de Tolla? elle ne se ressemble plus depuis quelque temps! » Elle allait répétant à qui voulait l'entendre : « Est-ce que la plus jolie fille de Rome est malade? Elle se fane de jour en jour, et ses parents n'ont pas l'air de s'en douter. Savez-vous qui est son médecin? » Cinq ou six mères de famille, qui avaient des filles à marier, furent frappées de la justesse des observations de la générale. Elles virent avec les yeux de la foi que Tolla avait les bras maigres et la figure fatiguée ; elles le dirent sur les toits, et bientôt il ne fut bruit que du dépérissement de Tolla.

Tolla avait non-seulement cet éclat de santé que les femmes rapportent de la campagne au commencement de l'hiver, mais encore ce je ne sais quoi de radieux, de vivace et de bruyant que le bonheur ajoute à la beauté. Il aurait fallu que Lello fût aveugle pour la croire enlaidie. Il se contenta de sourire tranquillement le jour où il entendit quelques bonnes âmes chuchoter autour de lui :

« Regardez donc la Feraldi. Est-elle passée!

— Pauvre fille : jaune comme un fruit dans une armoire.

— Les yeux battus.

— Les lèvres molles.