— Trasimeni! Voilà plus de quinze ans qu'il dort! Chut! c'était mon ami. Si je ne craignais pas de l'éveiller, je te conterais une bonne histoire. Sais-tu avec qui il s'est marié, Trasimeni! »
Rouquette n'était plus à la conversation. Il s'était levé, il s'appuyait au mur, auprès d'un candélabre, et épelait en se frottant les yeux la lettre suivante :
« Monsignor,
« Il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu. Il s'est passé tant de choses depuis notre dernière rencontre! Mon ami Lello a conduit Mlle Vittoria Feraldi au couvent de Saint-Antoine-Abbé, afin de mettre son honneur en sûreté et de faire connaître à toute la ville de Rome qu'il était décidé à la prendre pour femme. Je m'étonne que vous n'ayez rien su de cette affaire, pour laquelle le cardinal-vicaire a donné sa signature. On peut donc avoir le bras très-long et l'oreille très-courte? Je vous cherche depuis une heure pour vous apprendre une nouvelle aussi intéressante. Impossible d'arriver jusqu'à vous : il y a de mauvais génies qui font métier de séparer ceux qui s'aiment.
« Philippe Trasimeni. »
Rouquette poussa un cri aigre, revint à la table, avala une carafe d'eau et relut sa lettre pour la seconde fois. Il n'en fallut pas davantage pour le dégriser. « Colonel! » cria-t-il. Le colonel avait disparu sous la nappe. Rouquette tira violemment la table en renversant les flacons et les verres ; il découvrit une masse aussi imposante, mais aussi immobile que les lions de basalte qui décorent l'entrée du Capitole. Il essaya de le secouer : peine inutile! Il lui jeta quelques gouttes d'eau sur le visage : le formidable dormeur, pour toute réponse, lui détacha un coup de poing qui l'aurait assommé, s'il ne s'était retiré à temps.
« Lourde brute! murmura le pauvre Rouquette. Et il y a cinquante ans qu'il apprend à boire! Que faire? Nous partons demain matin à cinq heures ; il est minuit. Cinq heures pour arracher cette fille de son couvent! Ah! si j'étais pape! Tu me le payeras, Philippe Trasimeni! Si nous la laissons là, tout m'échappe, Lello, l'argent, l'avenir, les Coromila! Comment le cardinal-vicaire a-t-il signé? Est-ce qu'il sait tout? Est-ce qu'il se cache de moi? N'est-il pas un peu parent des Feraldi? S'il m'échappait comme le reste? Tout s'ébranle, tout craque, tout s'écroule sur ma tête. Travaillez donc comme un manœuvre à bâtir votre fortune, pour que l'espiéglerie d'un gamin la jette à bas! Voilà la justice céleste! Il faut que je parle à ce Lello! C'est lui qui a fait la sottise, c'est à lui de la réparer. »
Il sortit, en trébuchant un peu, de la salle à manger, et courut à l'appartement de Lello. Le domestique qui lui avait apporté la lettre courut après lui, et l'arrêta avec cette fermeté polie que les valets savent opposer à un maître qui a trop bu. Rouquette, exaspéré par un tel contre-temps, voulut jeter ce respectueux obstacle par la fenêtre. Le valet menaça d'appeler main-forte, et déclara qu'il ne laisserait point troubler le repos du chevalier Lello. Rouquette changea de tactique et demanda à voir le prince. Un valet de chambre et quatre laquais, attirés par tout ce bruit, lui répondirent que le prince avait défendu qu'on entrât chez lui avant quatre heures sous aucun prétexte.
« C'est bien, reprit-il, laissez-moi. Je vais tâcher d'éveiller le colonel. » Tous ces hommes jurèrent qu'on les mettrait en morceaux avant de secouer le bras du colonel. « Alors ouvrez-moi la porte, cria-t-il, je veux sortir! » Ces braves gens se demandèrent s'il était prudent de lâcher dans la ville un si incorrigible réveille-matin. C'est après une résistance héroïque, des pourparlers interminables et des recommandations à exaspérer un saint, qu'ils tirèrent les verrous et l'abandonnèrent sur le Corso à la grâce de Dieu.
Rouquette erra quelques instants à l'aventure sans savoir à quelle porte frapper à une heure si ridiculement indue. Il regardait d'un œil hébété les maisons énormes qui bordent le Corso, lorsqu'il lut au coin d'une des rues qui viennent y aboutir : Via Frattina. Il se souvint qu'il était à deux pas de la générale, et, sans écouter l'avis officieux des horloges du quartier qui sonnaient unanimement deux heures du matin, il courut frapper à sa porte. Comme il arrive en pareil cas, les coups de marteau réveillèrent d'abord les gens d'en face, puis les maisons voisines, puis le locataire du troisième, puis l'Anglais du second, puis le marchand du rez-de-chaussée, avant d'être entendus chez Mme Fratief, qui logeait au premier. Lorsque son domestique se décida enfin à ouvrir un volet pour parlementer, Rouquette essuyait les feux croisés de quatorze bourgeois flanqués de quatorze chandelles, qui lui lançaient quatorze questions à la fois. Force lui fut de décliner son nom au milieu de ce curieux auditoire, qui se demanda depuis quand les monsignori faisaient leurs visites à deux heures du matin. La porte s'ouvrit enfin. La générale, réveillée en sursaut par une heureuse nouvelle, accourut en si grande hâte, qu'elle oublia de mettre ses dents. Rouquette, aussi pressé qu'elle pour le moins, ne prit pas le temps d'excuser la rareté de ses visites et tous les péchés d'omission qu'il avait sur la conscience. Il alla droit au fait, annonça qu'il venait, de la part de Lello, prendre congé de ces dames. L'affaire était en bon chemin, Lello semblait fort décidé à ne prendre sa femme ni en France ni en Angleterre : il reviendrait à Rome dans deux mois ; d'ici là, la belle Nadine et sa mère recevraient de ses nouvelles. Malheureusement Tolla, conseillée par sa mère ou par quelque autre intrigante, était allée se jeter dans un couvent ; toute la ville de Rome l'apprendrait dans quelques heures, et le parti Feraldi, profitant du départ de Lello, ne manquerait pas de dire que c'était lui qui l'avait cloîtrée : calomnie dangereuse qu'il fallait démentir à tout prix en forçant cette petite folle à rentrer dans le monde. Tant qu'elle serait à Saint-Antoine-Abbé, personne n'aurait prise sur elle, et elle aurait prise sur Lello. Elle se poserait en victime et ameuterait tous les pleurards de l'Italie. « Si j'avais une journée à moi, dit-il, je saurais bien l'arracher de sa retraite ; mais je pars à cinq heures du matin pour Civita-Vecchia, à trois heures du soir pour la France, et les bateaux à vapeur n'ont pas l'habitude d'attendre. Agissez, il y va de votre intérêt. Dites tout ce qu'il vous plaira, que ce n'est pas Lello qui l'a cloîtrée, mais la police : qu'on l'a mise au couvent par correction : si cela prend, elle sortira pour prouver qu'elle est libre, et une fois sortie, on ne lui permettra plus de rentrer. Rendez-lui le séjour du couvent insupportable : si elle a quelque servante avec elle, prenez-lui sa servante. Enfin, vous êtes une femme de tête ; guettez les occasions, inspirez-vous des circonstances, parlez, agissez, remuez ; tous les moyens sont bons, argent, promesses, prières, menaces : pourvu qu'elle sorte, tout est là.
— Hé! cher monsignor, que voulez-vous que je fasse? je n'ai ni crédit, ni pouvoir, ni… (elle s'arrêta fort à propos au moment où elle allait dire ni argent) ni auxiliaire. J'avais autrefois un domestique dévoué ; il a disparu le 6 octobre sans me dire adieu.
— Et en emportant vos bijoux?