Les rendez-vous de noble compagnie
Se donnent tous dans ce charmant séjour.

De retour aux Angles, il reprenait ses écritures avec une activité nouvelle. Le décès de Mme Volnys—la Léontine Fay du Mariage de raison—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommande ma Léontine Fay, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne trouveront plus d’écho?...»

Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409], la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le 15 décembre 1876:

...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais, rose ou abricot du Répertoire du Théâtre de Madame[410]. C’était bien en 1829, et ce fut, après les austères années de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de l’Odéon, et j’échangeais—proh pudor!—mon dictionnaire grec de Planche contre quatre de ces élégantes brochures, la Demoiselle à marier, le Charlatanisme, l’Héritière et les Dernières amours. Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle que pour moi...

III

Nous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de réunion:

...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein dans ma 66e année; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris pour le parcourir en tous sens (pardonnez-moi celui-là; il est d’une vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint. Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15 mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer à Paris une partie de nos journées, et, quand nous aurions ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou les niaiseries parlementaires[411] n’ont pas réussi à supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop. Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression d’un vieux qui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des encombrements parisiens et du tapage des voitures...

Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:

Mercredi matin. 7 mars 1877.

Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec la Gazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold de Gaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413] si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble le Biré de la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’Union de l’Ouest et de cet article[414] où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cette amitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.