Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse et ma désapprobation. Je le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées dans le Correspondant[466], ou tout au moins de les modifier. Il me le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi conçue:
Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque le Correspondant a publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.
Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans le Correspondant[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces quelques lignes:
Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique, soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»
Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?
La rédaction de ses deux volumes de Mémoires n’avait pas interrompu ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes des Souvenirs d’un vieux critique. Il allait être bientôt octogénaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison de dire en 1879: «Vieux! il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que charmés de cette jeunesse sans cesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui écrivait, le 30 mai 1883: «J’envie de plus en plus, quoique j’en profite tous les huit jours, cette jeunesse persistante de votre plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»
Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion, plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle jeunesse!»
IV
«J’ai commencé ce matin l’article numéro mille[470], auquel je désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivait Pontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à la Gazette, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:
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