Cette collaboration, qui dura jusqu’en 1843, ne tarda pas d’avoir pour lui d’heureux résultats. Jusque-là ses compatriotes n’avaient guère vu en lui qu’un jeune homme instruit, riche, titré, spirituel, héros de cercle et de salons, qui ne manquerait pas de faire un jour un beau mariage; après quoi, tout serait dit. Depuis que paraissaient, dans le journal le plus important de la région, ses Revues littéraires, on le jugeait autrement; on commençait à se demander s’il n’y avait pas en lui l’étoffe d’un écrivain de talent et s’il n’était pas destiné à devenir célèbre. Parmi ceux qui suivaient ses articles avec le plus d’intérêt et qui lui prodiguaient le plus d’encouragements, était M. Esprit Requien[67], botaniste et géologue de premier ordre qui, sur un plus grand théâtre, eût été le rival des Jussieu, des Candolle et des Mirbel. Sa science encyclopédique n’avait rien de pédantesque, d’officiel et de gourmé. Sa simplicité, son esprit et sa belle humeur égalaient son savoir. Ses dîners du dimanche, où la chère était d’ailleurs excellente, avaient un succès universel. Les célébrités qui passaient à Avignon acceptaient volontiers son hospitalité. Pontmartin vit successivement à sa table le duc de Luynes, Horace Vernet, Paul Delaroche, Xavier Marmier, Méry, J.-J. Ampère, Fauriel, M. de Mirbel, le peintre Champmartin, Liszt, Castil-Blaze et son fils Henry Blaze de Bury, sans compter Prosper Mérimée, alors inspecteur des monuments historiques dans le Midi de la France.

Le dimanche 17 août 1834, au dîner hebdomadaire de la rue des Tanneurs, Pontmartin fut placé à côté de Mérimée, qui venait justement de publier, dans la Revue des Deux Mondes, une de ses nouvelles, les Ames du Purgatoire[68], et à qui Requien, dont il était l’hôte depuis deux ou trois jours, avait fait lire quelques-uns des articles de son jeune ami. On causa littérature et beaux-arts. Malgré ses préventions contre la province, malgré son désir de ne jamais être ou paraître dupe, l’auteur de la Double Méprise ne put conserver jusqu’au bout son attitude glaciale et un peu hautaine. Charmé par l’esprit et la bonne grâce de son voisin, il se montra bienveillant, aimable, bon enfant. Quand on sortit de table, il avait quitté tout à fait son air de pince-sans-rire, et il dit à Pontmartin:

—Avez-vous la vocation?

—Oui, je le crois... j’en suis sûr... D’ailleurs, pourrais-je en avoir une autre?

—Eh bien, si vous avez la vocation, vous aurez tôt ou tard l’occasion. J’ai idée que nous nous reverrons un jour aux bureaux de la Revue des Deux Mondes, chez Buloz, dans cette singulière maison de la rue Saint-Benoît, qui a un jardin au premier étage.

Cet oracle était plus sûr que celui de Léonard Retouret.

III

La collaboration de Pontmartin à la Gazette du Midi lui laissait des loisirs. Il regrettait de ne pas avoir sous la main, à Avignon même, une feuille, si modeste fût-elle, où il pourrait écrire des chroniques mondaines et des feuilletons de théâtre. Par une belle matinée d’hiver, au mois de novembre 1836, il reçut la visite d’un vieil original, nommé Joudou, dont la manie était de fonder des journaux qui vivaient, en moyenne, trois mois ou six semaines. Le bonhomme Joudou lui annonça qu’il allait créer un nouveau journal, le Messager de Vaucluse, et il lui demanda de vouloir bien se charger du feuilleton. Pontmartin accepta, mais à la condition de ne pas signer.

Le Messager devait paraître deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche; il ne parlerait pas politique et traiterait seulement les questions de littérature, d’histoire locale, d’archéologie, de travaux publics et d’hygiène. Le premier numéro parut le jeudi 1er décembre 1836; Pontmartin inaugura sa collaboration, dans celui du 11 décembre, par un feuilleton signé Z.Z.Z.