Elle menait ainsi comme deux existences. Elle était comme deux femmes, et à force d'énergie, d'adresse, de diplomatie féminine, avec un sang-froid toujours présent dans le trouble même de la boisson, elle parvint à séparer ces deux existences, à les vivre toutes les deux sans les mêler, à ne pas laisser se confondre les deux femmes qui étaient en elle, à rester auprès de Mlle de Varandeuil la fille honnête et rangée qu'elle avait été, à sortir de l'orgie sans en emporter le goût, montrer quand elle venait de quitter son amant une sorte de pudeur de vieille fille dégoûtée du scandale des autres bonnes. Elle n'avait ni un propos, ni un genre de tenue qui éveillât le soupçon de sa vie clandestine; rien en elle ne sentait ses nuits. En mettant le pied sur le paillasson de l'appartement de Mlle de Varandeuil, en l'approchant, en se trouvant en face d'elle, elle prenait la parole, l'attitude, même de certains plis de robe qui écartent d'une femme jusqu'à la pensée des approches de l'homme. Elle parlait librement de toutes choses, comme n'ayant à rougir de rien. Elle était amère aux fautes et aux hontes d'autrui, ainsi qu'une personne sans reproche. Elle plaisantait de l'amour avec sa maîtresse, gaiement, sans embarras, d'une façon détachée: on aurait cru l'entendre causer d'une vieille connaissance qu'elle aurait perdue de vue. Et il y avait autour de ses trente-cinq ans, pour tous ceux qui ne la voyaient que comme Mlle de Varandeuil et chez elle, une certaine atmosphère de chasteté particulière, le parfum d'honnêteté sévère et insoupçonnable, spécial aux vieilles bonnes et aux femmes laides.

Cependant tout ce mensonge d'apparences n'était pas de l'hypocrisie chez Germinie. Il ne venait pas d'une duplicité perverse, d'un calcul corrompu: c'était son affection pour mademoiselle qui la faisait être ce qu'elle était chez elle. Elle voulait à tout prix lui éviter le chagrin de la voir et de pénétrer au fond d'elle. Elle la trompait uniquement pour garder sa tendresse, avec une sorte de respect; et dans l'horrible comédie qu'elle jouait, un sentiment pieux, presque religieux, se glissait, pareil au sentiment d'une fille mentant aux yeux de sa mère pour ne pas lui désoler le cœur.

XXXVII.

Mentir! elle ne pouvait plus que cela. Elle éprouvait comme une impossibilité de se retirer d'où elle était. Elle ne soutenait même pas l'idée d'un effort pour en sortir, tant la tentative lui paraissait inutile, tant elle se trouvait lâche, abîmée et vaincue, tant elle se sentait encore toute nouée à cet homme par toutes sortes de chaînes basses et de liens dégradants, jusque par le mépris qu'il ne lui cachait plus!

Quelquefois, en réfléchissant sur elle-même, elle était effrayée. Des idées, des peurs de village lui revenaient. Et ses superstitions de jeunesse lui disaient tout bas que cet homme lui avait jeté un sort, que peut-être il lui avait fait manger du pain à chanter. Et sans cela, aurait-elle été comme elle était? Aurait-elle eu, rien qu'à le voir, cette émotion de tout l'être, cette sensation presque animale de l'approche d'un maître? Aurait-elle senti tout son corps, sa bouche, ses bras, l'amour et la caresse de ses gestes aller involontairement à lui? Lui aurait-elle appartenu ainsi tout entière? Longuement et amèrement, elle se rappelait à elle-même tout ce qui aurait dû la guérir, la sauver, les dédains de cet homme, ses injures, la corruption des plaisirs qu'il avait exigés d'elle, et elle était forcée de s'avouer que rien ne lui avait coûté à sacrifier pour cet homme et qu'elle avait dévoré pour lui jusqu'aux derniers dégoûts. Elle cherchait à imaginer le degré d'abaissement où son amour refuserait de descendre, elle ne le trouvait pas. Il pouvait faire d'elle ce qu'il voulait, l'insulter, la battre, elle resterait à lui sous le talon de ses bottes! Elle ne se voyait pas ne lui appartenant plus. Elle ne se voyait pas sans lui. Cet homme à aimer lui était nécessaire, elle se réchauffait à lui, elle vivait de lui, elle le respirait. Autour d'elle, rien ne lui semblait exister de pareil parmi les femmes de sa condition. Aucune des camarades qu'elle approchait ne mettait dans une liaison l'âpreté, l'amertume, le tourment, le bonheur de souffrir qu'elle trouvait dans la sienne. Aucune n'y mettait cela qui la tuait et dont elle ne pouvait se passer.

À elle-même, elle se paraissait extraordinaire et d'une nature à part, du tempérament des bêtes que les mauvais traitements attachent. Il y avait des jours où elle ne se reconnaissait plus, et où elle se demandait si elle était toujours la même femme. En repassant toutes les bassesses auxquelles Jupillon l'avait pliée, elle ne pouvait croire que c'était elle qui avait subi cela. Elle qui se connaissait violente, bouillante, toute pleine de passions chaudes, de révoltes et d'orages, elle avait passé par ces soumissions et ces docilités! Elle avait réprimé ses colères, refoulé les idées de sang qui lui étaient montées au cerveau tant de fois! Elle avait toujours obéi, toujours patienté, toujours baissé la tête! Aux pieds de cet homme, elle avait fait ramper son caractère, ses instincts, son orgueil, sa vanité, et plus que tout cela, sa jalousie, les rages de son cœur! Pour le garder, elle en était venue à le partager, à lui permettre des maîtresses, à le recevoir des mains des autres, à chercher sur sa joue les endroits où ne l'avait pas embrassé sa cousine! Et maintenant, tout au bout de tant d'immolations dont elle l'avait lassé, elle le retenait par un plus dégoûtant sacrifice, elle l'attirait par des cadeaux, elle lui ouvrait sa bourse pour le faire venir à des rendez-vous, elle achetait son amabilité en satisfaisant ses fantaisies et ses caprices, elle payait cet homme qui se faisait marchander ses baisers et demandait des pourboires à l'amour! Et elle vivait, allant d'un jour à l'autre avec la terreur de ce que le misérable pourrait lui demander le lendemain.

XXXVIII.

«Il lui faut vingt francs…» Germinie se répéta cela plusieurs fois machinalement, mais sa pensée n'allait pas au delà des mots qu'elle se disait. La marche, la montée des cinq étages l'avaient étourdie. Elle tomba assise sur la chauffeuse graisseuse de sa cuisine, baissa la tête, posa le bras sur la table. La tête lui bourdonnait. Ses idées s'en allaient, puis revenaient comme en foule, s'étouffaient en elle, et de toutes il ne lui en restait qu'une, toujours plus aiguë, plus fixe: Il lui faut vingt francs! vingt francs!… vingt francs!… Et elle regarda autour d'elle comme si elle allait les trouver là, dans la cheminée, dans le panier aux ordures, sous le fourneau. Puis elle songea aux gens qui lui devaient, à une bonne allemande qui avait promis de la rembourser, il y avait de cela plus d'un an. Elle se leva, noua son bonnet. Elle ne se disait plus: Il lui faut vingt francs; elle se disait: Je les aurai.

Elle descendit chez Adèle:—Tu n'as pas vingt francs pour une note qu'on apporte?… mademoiselle est sortie.

—Pas de chance, dit Adèle; j'ai donné mes derniers vingt francs madame hier soir pour aller souper. Cette rosse-là n'est pas encore rentrée… Veux-tu trente sous?