—Mon dieu, mademoiselle, elle y serait cent fois mieux qu'ici… Je la ferais entrer à Lariboisière, dans le service d'un médecin qui est mon ami… Je la recommanderais à un interne qui me doit beaucoup… Elle aurait une très-bonne sœur dans la salle où je la ferais mettre… Au besoin, elle aurait une chambre… Mais je suis sûr qu'elle préférera être dans une salle commune… C'est un parti nécessaire à prendre, voyez-vous, mademoiselle. Elle ne peut pas rester dans cette chambre là-haut… Vous savez ce que sont ces horribles chambres de domestique… Je trouve même que les commissions de salubrité devraient bien, là-dessus, forcer les propriétaires à l'humanité: c'est indigne!… Le froid va venir… il n'y a pas de cheminée; avec la tabatière et le toit, ce sera une glacière… Vous la voyez encore aller… Oh! elle a un courage étonnant, une vitalité nerveuse prodigieuse… Mais, malgré tout, le lit va la prendre dans quelques jours… elle ne se relèvera plus… Voyons, de la raison, mademoiselle… Laissez-moi lui parler, voulez-vous?

—Non, pas encore… Cette idée-là… j'ai besoin de m'y faire… Et puis de la voir autour de moi, je crois qu'elle ne va pas mourir comme ça si vite… Nous aurons toujours le temps… Plus tard, nous verrons… oui, plus tard…

—Pardon, mademoiselle, mais permettez-moi de vous dire qu'à la soigner, vous êtes capable de vous rendre malade…

—Moi?… Oh! moi!… Et Mlle de Varandeuil fit le geste d'une personne dont la vie est toute donnée.

LXII.

Au milieu des inquiétudes désespérées que donnait à Mlle de Varandeuil la maladie de sa bonne, se glissait une impression singulière, une certaine peur devant l'être nouveau, inconnu, mystérieux, que le mal avait fait lever du fond de Germinie. Mademoiselle ressentait comme un malaise auprès de cette figure enfoncée, enterrée, presque disparue dans une implacable dureté, et qui ne semblait revenir à elle-même et se retrouver que fugitivement, par lueurs, dans l'effort d'un pâle sourire. La vieille femme avait vu bien des gens mourir; sa longue et douloureuse mémoire lui rappelait bien des expressions de têtes chères et condamnées, bien des expressions de mort tristes, accablées, désolées, mais aucun des visages dont elle se souvenait n'avait pris en s'éteignant ce sombre caractère d'un visage qui s'enferme et se retire en lui-même.

Toute serrée dans sa souffrance, Germinie se tenait farouche, raidie, concentrée, impénétrable. Elle avait des immobilités de bronze. En la regardant, mademoiselle se demandait ce qu'elle couvait ainsi sans bouger, si c'était la révolte de sa vie, l'horreur de mourir, ou bien un secret, un remords. Rien d'extérieur ne semblait plus toucher la malade. La sensation des choses s'en allait d'elle. Son corps devenait indifférent à tout, ne demandait plus à être soulagé, ne paraissait plus désirer guérir. Elle ne se plaignait de rien, n'avait de plaisir ni de distraction à rien. Ses besoins de tendresse eux-mêmes l'avaient quittée. Elle ne donnait plus signe de caresse, et, chaque jour, quelque chose d'humain quittait cette âme de femme qui paraissait se pétrifier. Souvent, elle s'abîmait dans des silences qui faisaient attendre le déchirement d'un cri, d'une parole; mais, après avoir promené le regard autour d'elle, elle ne disait rien, et recommençait à regarder au même endroit, dans le vide, devant elle, fixement, éternellement.

Quand mademoiselle rentrait de chez l'amie où elle allait dîner, elle trouvait Germinie dans l'obscurité, sans lumière, affaissée dans un fauteuil, les jambes allongées sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine, et si profondément absorbée, que parfois elle n'entendait pas la porte s'ouvrir. Dans la chambre, en avançant, il semblait à Mlle de Varandeuil déranger un épouvantable tête-à-tête de la Maladie et de l'Ombre, où Germinie cherchait déjà dans la terreur de l'invisible l'aveuglement de la tombe et la nuit de la mort.

LXIII.

Tout le mois d'octobre, Germinie s'obstina à ne pas vouloir s'aliter. Chaque jour, cependant, elle était plus faible, plus défaillante, plus abandonnée de son corps. À peine si elle pouvait monter l'étage qui allait à son sixième, en se tirant le long de la rampe. À la fin, elle tombait dans l'escalier: les autres domestiques la ramassaient et la portaient jusqu'à sa chambre. Mais cela ne l'arrêtait pas: le lendemain, elle redescendait avec cette lueur de force que le matin donne aux malades. Elle préparait le déjeuner de mademoiselle, elle faisait un semblant d'ouvrage, elle tournait encore dans l'appartement, s'accrochant aux meubles, se traînant. Mademoiselle en avait pitié: elle la forçait à se jeter sur son propre lit. Germinie y reposait une demi-heure, une heure, sans dormir, ne parlant pas, les yeux ouverts, immobiles et vagues, comme les gens qui souffrent.