Enfin, elle arriva dans la grande salle haute, froide, rigide, nette, sèche et terrible, dont les bancs de bois faisaient cercle autour du brancard qui attendait. Mlle de Varandeuil la fit asseoir sur un fauteuil de paille, près d'un guichet vitré. Un employé ouvrit le guichet, demanda à Mlle de Varandeuil le nom, l'âge de Germinie, et couvrit d'écriture pendant un quart d'heure une dizaine de papiers marqués en tête d'une image religieuse. Cela fait, Mlle de Varandeuil se retourna, l'embrassa; elle vit un garçon de salle la prendre sous le bras, puis elle ne la vit plus, se sauva, et tombant sur les coussins du fiacre, elle éclata en sanglots et lâcha toutes les larmes dont son cœur étouffait depuis une heure. Sur le siège, le dos du cocher était étonné d'entendre pleurer si fort.

LXV.

Le jour de la visite, le jeudi venu, Mlle de Varandeuil partit pour voir Germinie à midi et demi. Elle voulait être à son lit au moment juste de l'ouverture, à une heure précise. Repassant par les rues où elle avait passé quatre jours avant, elle se rappelait l'affreux voyage du lundi. Il lui semblait, dans la voiture où elle était seule, gêner un corps malade, et elle se tenait dans le coin du fiacre comme pour laisser de la place au souvenir de Germinie. Comment allait-elle la trouver?… La trouverait-elle seulement? Si son lit allait être vide!…

Le fiacre enfila une petite rue toute pleine de charrettes d'oranges et de femmes qui, assises sur le trottoir, vendaient des biscuits dans des paniers. Il y avait je ne sais quoi de misérable et de lugubre dans cet étal en plein vent de fruits et de gâteaux, douceurs de mourants, viatiques de malades, attendus par la fièvre, espérés par l'agonie, et que des mains de travail, toutes noires, prenaient en passant pour porter à l'hôpital et faire bonne bouche à la mort. Des enfants les portaient gravement, presque pieusement, comme s'ils comprenaient, sans y toucher.

Le fiacre s'arrêta devant la grille de la cour. Il était une heure moins cinq minutes. À la porte se pressait une queue de femmes, avec leurs robes des jours ouvriers, serrées, sombres, douloureuses et silencieuses. Mlle de Varandeuil se mit à la queue, avança avec les autres, entra: on la fouilla. Elle demanda la salle Sainte-Joséphine, on lui indiqua le second pavillon au second. Elle trouva la salle, puis le lit, le lit 14 qui était, comme on le lui avait dit, un des derniers droite. D'ailleurs, elle y fut comme appelée, du bout de la salle, par le sourire de Germinie, ce sourire des malades d'hôpital à une visite inattendue qui dit si doucement, dès qu'on entre:—C'est moi, ici…

Elle se pencha sur le lit. Germinie voulut la repousser avec un geste d'humilité et comme une honte de servante.

Mlle de Varandeuil l'embrassa.

—Ah! lui dit Germinie, le temps m'a bien duré hier… Je m'étais figuré que c'était jeudi… et je m'ennuyais après vous…

—Ma pauvre fille!… Et comment te trouves-tu?

—Oh! ça va bien maintenant… mon ventre est dégonflé…. J'ai trois semaines à être ici, voyez-vous, mademoiselle… Ils disent que j'en ai pour un mois, six semaines… mais je me connais… Et puis je suis très-bien, je ne m'ennuie pas… je dors maintenant la nuit… J'avais une soif quand vous m'avez amenée lundi!… Ils ne veulent pas me donner d'eau rougie….