—Eh bien! dit-elle à Germinie, j'espère qu'on te soigne!
—Ah! oui, répéta Germinie, avec une voix singulière, on me soigne!
Elle n'avait plus l'air vivant comme au commencement de la visite. Un peu de sang monté à ses joues y était resté seulement ainsi qu'une tache. Son visage semblait fermé; il était froid et sourd, pareil à un mur. Sa bouche rentrée était comme scellée. Ses traits se cachaient sous le voile d'une souffrance infinie et muette. Il n'y avait plus rien de caressant ni de parlant dans ses yeux immobiles, tout occupés et remplis de la fixité d'une pensée. On eût dit qu'une immense concentration intérieure, une volonté de la dernière heure, ramenait au dedans de sa personne tous les signes extérieurs de ses idées, et que tout son être se tenait désespérément replié sur une douleur attirant tout à elle.
C'est que ces visites qu'elle venait de recevoir, c'étaient la fruitière, l'épicier, la marchande de beurre, la blanchisseuse,—toutes ses dettes vivantes! Ces baisers, c'étaient les baisers de tous ses créanciers venant, dans une embrassade, flairer leurs créances et faire chanter son agonie!
LXVI.
Le samedi matin, mademoiselle venait de se lever. Elle était en train de faire un petit panier de quatre pots de confitures de Bar qu'elle comptait porter le lendemain à Germinie, quand elle entendit des voix basses, un colloque dans la pièce d'entrée entre la femme de ménage et le portier. Puis presque aussitôt la porte s'ouvrit, le portier entra.
—Une triste nouvelle, mademoiselle, dit-il.
Et il lui tendit une lettre qu'il avait à la main; elle portait le timbre de l'hôpital de La Riboisière: Germinie était morte le matin, sept heures.
Mademoiselle prit le papier; elle n'y vit que des lettres qui lui disaient: Morte! morte! Et la lettre avait beau lui répéter: Morte! morte! elle n'y pouvait croire. Comme ceux dont on apprend subitement la fin, Germinie lui apparaissait toute vivante, et sa personne qui n'était plus se représentait à elle avec la présence suprême de l'ombre de quelqu'un. Morte! Elle ne la verrait plus! Il n'y avait donc plus de Germinie au monde! Morte! Elle était morte! Et ce qui allait remuer maintenant dans la cuisine, ce ne serait plus elle; ce qui allait lui ouvrir la porte, ce ne serait plus elle; ce qui trôlerait le matin dans sa chambre, ce serait une autre!—Germinie! Elle cria cela à la fin, avec le cri dont elle l'appelait; puis, se reprenant:—Machine! Chose!… Comment t'appelles-tu, toi? dit-elle durement à la femme de ménage toute troublée. Ma robe… que j'y aille…
Il y avait, dans ce dénouement si rapide de la maladie, une si brusque surprise que sa pensée ne pouvait s'y faire. Elle avait peine concevoir cette mort soudaine, secrète et vague, contenue tout entière pour elle dans ce chiffon de papier. Germinie était-elle vraiment morte? Mademoiselle se le demandait avec le doute des gens qui ont perdu une personne chère au loin, et, ne l'ayant pas vue mourir, ne veulent pas qu'elle soit morte. Ne l'avait-elle pas vue encore toute vivante la dernière fois? Comment cela était-il arrivé? Comment tout à coup était-elle devenue ce qui n'est plus bon qu'à mettre dans la terre? Mademoiselle n'osait y songer, et y songeait. L'inconnu de cette agonie dont elle ignorait tout, l'effrayait et l'attirait. L'anxieuse curiosité de sa tendresse allait vers les dernières heures de sa bonne, et elle essayait d'en soulever à tâtons le voile et l'horreur. Puis il lui prenait une irrésistible envie de tout savoir, d'assister, par ce qu'on lui dirait, à ce qu'elle n'avait pas vu. Il fallait qu'elle apprît si Germinie avait parlé avant de mourir, si elle avait exprimé un désir, témoigné une volonté, laissé échapper un de ces mots qui sont le dernier cri de la vie.