Tourguéneff raconte, que descendant au son de la cloche, au dîner, avant-hier, et passant devant le cabinet de toilette de Viardot, il l'a vu, le dos tourné, en veston de chasse, occupé à se laver les mains, puis a été fort étonné de le retrouver, en entrant dans la salle à manger, assis à sa place ordinaire. Il raconte ensuite une autre hallucination. Il était revenu en Russie, après une longue absence, et allait rendre visite à un ami qu'il avait quitté, les cheveux tout noirs. Au moment où il entrait, il voyait comme une perruque blanche lui tomber du plafond sur la tête, et quand l'ami se retournait pour voir qui entrait, Tourguéneff avait l'étonnement de le retrouver tout blanc.

Zola se plaint de passages de souris, ou d'envolées d'oiseaux, à sa droite, à sa gauche.

Flaubert dit, qu'après une longue absorption, et un long penchement de tête sur sa table de travail, il éprouve, au moment de se redresser, comme une peur de trouver quelqu'un derrière lui.

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Samedi 1er mai.—Au restaurant Voisin. Le bonheur de la mangeaille chez les Anglais, a quelque chose de matériellement dégoûtant, qu'on ne trouve chez aucun autre peuple civilisé. Toute leur cervelle, pendant le manger, appartient à la mastication et à la déglutition. Les hommes faits ont de petits gloussements de satisfaction animale, leurs blanches et roses femmes rayonnent dans un abrutissement ébriolé, et l'on voit les garçonnets et boys sourire amoureusement à la viande. C'est chez tous, hommes, femmes et enfants, un gaudissement bestial, une réplétion muette, stupidement extatique.

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Dimanche 9 mai.—Une singulière rue dans un original quartier que ce coin de Paris, où Barbey-d'Aurevilly est gîté.

Cette rue Rousselet, dans ces lointains perdus de la rue de Sèvres, a le caractère d'une banlieue de petite ville, dans laquelle le voisinage de l'École militaire met quelque chose de soldatesque. Sur les portes, des concierges balayent avec des calottes de turcos. Dans des boutiques d'imageries, sont seulement exposées des feuilles à un sol, représentant tous les costumes de l'armée française. Une échoppe primitive de barbier, dont la profession est écrite à l'encre sur le crépi du mur, fait appel aux mentons de messieurs les militaires.

Là, les maisons ont l'entrée des maisons de village, et au-dessus de hauts murs, passent les ombrages denses de jardins et de parcs de communautés religieuses.

Dans une maison qui a l'air d'une vacherie—la vacherie habitée par le colonel Chabert, du roman de Balzac,—je m'adresse à une sorte de paysanne, qui est la portière de Barbey. Tout d'abord, elle me dit qu'il n'y est pas. Je connais la consigne. Je bataille. Enfin elle se décide à monter ma carte, et me jette, en redescendant: «Au premier, le n° 4 dans le corridor.»