Ils sortent du collège. Leur mère est morte, leur père est fou d'une folie qui a commencé à la terrible séance de Lanjuinais. Ils sont sans ressources, et tombés à Paris, avec de quoi vivre quelques jours. Les deux jeunes gens, qui ont déjà dix-sept et dix-huit ans, vont faire une visite à Pozzo di Borgo. Le beau vieillard les reçoit aimablement, leur dit que depuis la Révolution, il n'a plus aucune influence, mais qu'il a un ami, un véritable ami, M. Marcotte, et que M. Marcotte les fera entrer dans les forêts. Refus de Louis Blanc qui prend la parole au nom des deux frères. Alors Pozzo di Borgo va à une armoire, en tire un gros sac de pièces de cent sous, qu'il se dispose à leur donner. Second refus de Louis Blanc.

Quelques jours après, ils rendaient une visite à un autre de leurs parents, à Ferri Pisani, auquel Pozzo di Borgo avait dit que ces petits jeunes gens étaient intraitables. Pisani leur met entre les mains 300 francs, le premier semestre d'une pension qu'il s'engage à leur faire. Et cela, fait d'une manière si amicale et si brusque, qu'ils ne peuvent cette fois refuser. Leur premier soin est de cacher la somme entre le matelas et la paillasse, dans une pauvre petite chambre d'un hôtel, près des Messageries. Mais, ils avaient été vus par une ouvrière, travaillant dans une chambre donnant sur la petite cour de l'hôtel, et, le soir, en rentrant, ils trouvaient le magot déniché. Désespoir, plaintes à la police, recherches inutiles. Ils vont conter leur malheur à Ferri Pisani, et Louis lui demandant de lui avancer trois cents autres francs, en les retenant sur les semestres futurs: «Mes enfants, je ne suis pas un banquier, voyez-vous, je ne suis pas un banquier… C'est un petit malheur!»—s'écriait Ferri Pisani, avec un accent corse, un peu indigné de la proposition,—et il leur redonnait aussitôt les trois cents francs.

Dans toutes les circonstances c'est Louis, l'orateur, l'orateur déjà sérieux, ratiocinant, syllogistique, qu'il sera plus tard.

Il y a toutefois un joli mot de lui, enfant. Un jour de l'An, les deux bambins avaient été amenés souhaiter la bonne année au maréchal Jourdan, qui était aussi leur parent. Ils voient dans le salon un magnifique cheval en bois, destiné à leur cousin Ferri Pisani. Eux, des bonbons à manger, c'est tout ce qu'on leur donne. Au moment du départ, Louis, après avoir embrassé le maréchal, se retourne vers le joujou, objet de son envie, et lui adresse, dans un gros soupir, un plaisant: «Adieu cheval!»

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Samedi 7 août.—J'étais, ce soir, dans la douce absorption d'une cervelle qui recommence à créer. Je me sentais enlevé de mon existence personnelle, et transporté, avec une petite fièvre, dans la fiction de mon roman. Des êtres, nés de ma rêverie, commençaient à prendre autour de moi une réalité vivante, des morceaux d'écriture se rangeaient dans le dessin vague d'un plan naissant. Là dedans un coup de sonnette, et dans ma boîte à lettres, une lettre qui m'apprend que le marchand de cuirs qui me doit 80 000 francs ne m'a pas payé le trimestre de la rente qu'il me doit, et me laisse supposer que des mois, des années peuvent se passer dans l'absence de presque toute la moitié de mon revenu, et les tracas d'un procès.

Adieu le roman. Toute la légère fabulation s'est envolée, s'est perdue dans le vide, comme un oiseau sous un coup de pierre, et tous les efforts de mon imagination, travaillant à ressaisir l'ébauche de création de la soirée, n'aboutissent qu'à reconstruire dans ma cervelle, et me faire toute présente, la néfaste figure de M. Dubois, huissier, rue Rambuteau, n° 20.

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Mardi 10 août.—Quand nous sommes entrés chez la dame, dans le jour voilé de sa galerie d'hiver; elle donnait de petits écheveaux de pâte sèche, de petits ronds de vermicelle, aux poissons rouges de son aquarium.

Elle était en robe de chambre de cachemire bleu, avec de larges parements et de petites poches en cachemire blanc. Sur ses poignets se répandait en bouillons argentés une mousseline d'Orient, dont tout son élégant corps de poitrinaire est enveloppé.