Jeudi 9 septembre.—Je me dis par moments, il faut traiter la vie avec le mépris qu'elle mérite de la part d'un homme supérieur. En cette ruine qui me menace, il ne faut m'attacher qu'aux observations qu'elle va me procurer sur les avoués, sur les huissiers, sur le monde de la loi, et les malheurs qui n'empêchent pas absolument de manger ne doivent être considérés par moi, que comme des auxiliaires de la littérature.
Je me dis cela, et en dépit de l'indifférence surhumaine que je me prêche, la préoccupation bourgeoise d'une vie rétrécie et sans jouissances, rentre en moi.
* * * * *
Lundi 13 septembre.—Ce soir, chassé des pièces du bas de ma maison, par l'odeur de la peinture, devant le lit vide de mon frère je regarde le prospectus de ses eaux-fortes, qui m'arrive de chez Claye. L'imprévu des choses de la vie est surprenant. De ces eaux-fortes pour lesquelles les manieurs de la pointe n'avaient pas, de son vivant, assez d'encouragement décourageant, de sourires ironiquement bienveillants, de mépris enfin, l'auteur, le pauvre, enfant, ne se doutait pas que bien peu d'années après sa mort, on en ferait un des plus beaux livres, publiés à la mémoire d'un aquafortiste.
* * * * *
Mardi 14 septembre.—Départ de Paris pour Bar-sur-Seine. Je m'en vais là-bas, avec une espèce de joie de sortir de mon isolement, qui, pendant ce mois, m'a pesé plus que jamais.
* * * * *
Samedi 25 septembre—Aujourd'hui le lieutenant de gendarmerie nous faisait la description d'un singulier nid de chrétiens, qu'il avait découvert dans une perquisition. Un ancien curé vivant avec son neveu dans le vieux château de Gié, entre des murs de dix pieds d'épaisseur. Dans ces murs, pas de meubles, mais des dévalements de fruits jusqu'au milieu des chambres, et là dedans seulement, deux lits et deux superbes femelles de la campagne, sautées à bas des draps, la gorge à l'air, et prêtes à mordre les gendarmes.
Il nous parlait après de la terreur, qu'inspirent dans les villages certains hommes, et à l'appui il nous narre cette anecdote.
Un ouvrier charpentier emmène deux de ses amis boire un verre de vin, dans sa chambre. Quelques jours après, il s'aperçoit qu'on lui a volé cent francs, qu'il avait dans sa commode. Il conte la chose à un des deux camarades, qu'il avait emmenés. Le camarade lui dit: «—Il n'y a qu'un tel ou moi qui ayons pu te voler. Ce n'est pas moi, c'est donc lui, redemande-lui donc hardiment tes cent francs.—Lui redemander, répond le volé, il est plus fort que moi, il me battra, et il est bien capable de me tuer!—Tu es bête, riposte le camarade, il y a une fenêtre qui donne dans le clos en face de ton armoire, dis-lui que tu l'as vu par la fenêtre.»