Trouvant une paire d'oreilles qui l'écoutent, et une cervelle qui a l'air de le comprendre, mon homme jette au loin le makintosh qui l'enveloppe, et, sans exorde, et sans préparation, tout en arpentant la bibliothèque, me raconte sa vie.

Cette vie, la voilà, telle qu'il me la conte, la coupant, à tout moment, de petits rires silencieux, un peu extravagants.

Tout jeune, il s'est senti le vouloir d'être peintre, mais les idées provinciales de son père ne lui ont permis que de prendre une carrière, avoisinant cet art: l'architecture. En 1839, il remportait, à Dijon, les trois prix: succès qui lui assurait la médaille et une bourse pour étudier à Paris.

Mais il était déjà un peu révolutionnaire dans l'art. Une cabale se formait contre lui, et le préfet lui retirait sa bourse. Une scène s'ensuivait avec le préfet, qui faisait jeter l'artiste à la porte de son cabinet. Le jeune Ziem avait déjà la confiance dans le succès, l'audace, la jactance. Il disait alors qu'il ne voulait pas être marchandé ainsi, et qu'il lui fallait étudier à Rome. Son père s'y refusait, un père dur sans tendresse. Il avait alors perdu sa mère, une mère qui l'adorait, et dont il me montre, à son doigt, une bague qui ne l'a jamais quitté.

Alors il décampait de la maison paternelle, sans un sou, et laissant derrière lui une ébauche d'amour avec une jeune Espagnole. Une première journée se passe sans manger, et la nuit, il couche dans une vigne. La seconde journée commence et menace de finir comme la première, avec, au fond de l'artiste, un commencement de lâcheté et un vague désir de revenir chez son père.

Il était près de Chaigny, croit-il, quand une noce passe, une noce déjà un peu égayée par le vin de Bourgogne. On lui demande, en voyant le grand étui qu'il porte, s'il vend des lunettes. Le vin rend bon. La noce a pitié de sa mine piteuse, et l'emmène avec elle. Le ménétrier ne se trouve pas tout de suite. Ziem le remplace, avec un violon d'occasion, sur le classique tonneau. Tout à coup la noce le voit dérouler des papiers enveloppant un flageolet, et il joue la valse de Weber, qui fait tomber en pâmoison la mariée. Il est fêté, nourri, abreuvé, grisé, pendant quelques jours, au bout desquels, le marié, le maire du village, lui donne une lettre de recommandation pour un ami de Valence.

Il est au moment de partir, quand il a l'heureuse inspiration de vouloir montrer à ses hôtes qu'il n'est pas seulement un musicien, et il tire de son sac un portrait, dans la manière des crayonnages de Prudhon. Le marié et la mariée se font pourctraire, et Ziem est à la tête de quarante francs, une somme qu'il croit si bien une fortune, qu'en arrivant à Lyon, il se fait conduire en voiture au théâtre où l'on joue MOÏSE.

Il passe à Valence quelques jours, avec l'ami du maire de village de la
Bourgogne, fait des portraits gagne quelque argent, qu'il verse dans le
tablier d'une femme qu'on emmène en prison, et arrive, sans un sou, à
Marseille.

Ne doutant de rien, il descend à l'HÔTEL DES EMPEREURS, et expose un portrait chez un papetier. Aucune commande ne vient. Un peu étonné et fort désappointé, il se rend chez une connaissance de son père, un ingénieur civil, qui le fait attacher aux travaux de Roquefavour, à raison de cinquante sous par jour. Il entremêle ses travaux de bureau, d'aquarelles qu'il exécute d'après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est terminé. On attend le duc d'Orléans, qui doit venir le visiter. L'ingénieur lui demande s'il peut en faire une grande vue pittoresque. Il exécute cette vue. Le duc d'Orléans la remarque, et lui fait la commande par Cuvillier-Fleury, de quatre vues de Marseille pour son album. La commande de l'Altesse est connue. Les Marseillais s'arrachent les aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et se met à vivre de ce qu'il gagne.

Cependant Rome est toujours à l'horizon de ses rêves. Il se dit qu'il faut gagner la somme pour y aller; il la gagne. Il est possesseur de dix-huit cents francs. Il ferme boutique, et part avec un ami… Il s'est arrêté à Nice, il doit partir le lendemain. Il est en train de faire un croquis dans une rue. Un monsieur s'approche, le complimente sur ce qu'il dessine joliment, et malgré les rebuffades de l'artiste, lui demande s'il ne voudrait pas faire quelques vues pour lui. Il allait refuser, quand le monsieur, en le priant de passer à son hôtel, le lendemain, lui remet sa carte, portant le nom de duc de Devonshire.