Et les notes, jetées ainsi en marchant, presque à l'aveuglette sur un carnet, je les reprends le lendemain matin, dans le travail rassis du cabinet.
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Dimanche 12 novembre.—Au fond, je n'ai pas grande sympathie pour ces femmes du dix-huitième siècle, ces femmes sans premier mouvement, sans foi, sans croyance à un sentiment bon et désintéressé, toute saturées, à l'exception de deux ou trois, de positivisme et de scepticisme. Elles me semblent avoir des âmes d'avoués.
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Lundi 13 novembre.—Un croquis d'un bistingo de peintres, dont je n'avais pas entendu parler, quand j'ai fait MANETTE SALOMON: la maison Schumacker du quartier Pigalle.
Le père, un géant mayençais, la mère, une géante ayant toujours une fluxion, et la tête embéguinée dans une fanchon, terminée par un petit nœud, ressemblant à un bouton de potiche, les deux filles, deux beautés de six pieds.
Il fallait passer par une cuisine, où l'on trouvait les trois Gargamelles écumant des pots, puis on s'engageait dans un étroit corridor, éclairé au fond par une seule fenêtre, donnant sur des estacades de travers, où s'étageaient de malheureux pots de giroflées: un fond ayant quelque chose d'un logis d'une rue de province, dans l'ombre d'une grande église.
Dans ce corridor, qui était la salle à manger, Brendel, Schlosser, Heilbuth, mangeaient parmi de grands chiens, pendant que, magistralement, se promenait au milieu d'eux le gargotier puriste Schumacker, reprenant les fautes de français de sa clientèle alsacienne et prussienne.
Un des habitués de là, était un curieux type de bohème, le peintre X…, ramassé par le banquier Halphen, pour lui donner des leçons de peinture, puis ensuite, pour veiller à ce que, dans sa maison de banque, quelqu'un du dehors ne prît pas de l'argent, ou une traite traînant sur un bureau, et passant toute la journée, sur un pied, en fumant tous les vieux bouts de cigare, oubliés par les uns et par les autres sur les coins de cheminées.
C'était là sa vie, mais de temps en temps, Halphen éprouvant le besoin de s'en débarrasser, et ayant la pitié de le mettre sur le pavé, l'expédiait avec une pacotille au Congo ou chez le roi de Siam. Mais la pacotille était quelquefois faite si en dehors des besoins des populations, qu'un jour, à la suite d'une cargaison dans un pays quelconque, Halphen recevait de lui cette lettre: «Gonze, tu m'envoies avec des peignes dans une contrée ousce qu'on se rase la tête!»