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Vendredi 23 novembre.—Ah! le succès, si le public voyait dans l'intimité les triomphateurs, il n'aurait pas la jalousie de leurs triomphes. Aujourd'hui, le lendemain de la mise en vente du NABAB, aujourd'hui, où il est déjà parti onze mille exemplaires de son livre, Daudet entre chez Charpentier, d'un petit pas rétracté, avec des gestes de constriction, et un air soucieux, sur lequel l'amabilité est un effort.
Pendant le dîner, il est nerveux, agacé, inquiet des articles qui se feront, inquiet des articles qui ne se feront pas. A la représentation d'HERNANI—il l'avoue—il est obstinément resté à sa place, de peur de tomber dans un compliment qui ne fût pas celui qu'il désirait, et ses oreilles prises d'une acuité douloureuse, entendaient ou croyaient entendre tout ce qu'on disait de lui et de son roman, et il passe la soirée à combattre, presque avec de l'effroi et un peu d'humeur, le désir qu'a sa femme d'aller avec Mme Charpentier, entendre une conférence de Sarcey, sur le livre du jour.
Nous descendons à la librairie. Daudet montre à sa femme la dédicace, tirée à quelques exemplaires, et qu'elle ne connaît pas encore. Et Mme Daudet la lisant se défend de la reconnaissance de son talent par son mari, avec des mots qui ont presque le bredouillement ému d'une défaite de femme amoureuse: «Non, non, c'est trop… je ne veux pas… non, je ne veux pas!»
————Le boire et le manger me sont indifférents, le reste seulement plaisant, et il n'y a plus pour moi, en ces jours énervés comme des lendemains de migraine, il n'y a plus pour moi d'attachant dans la vie que le travail de la cervelle: l'architecture d'un morceau ou la ciselure d'une phrase.
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Décembre.—Je ne connais pas dans l'histoire un homme plus digne de pitié que le maréchal. Son message est la plus horrible torture qu'on ait pu infliger à un homme d'honneur.
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Mardi 18 décembre.—Dans ce dîner de l'ancien Magny, aujourd'hui tout plein de ministres et de victorieux de l'heure présente, en la grosse et exultante joie de leur triomphe politique, je me sens un vaincu, l'homme d'une France qui est morte à tout jamais.
————Une navrante fin d'année, avec mes 80 000 francs dont je n'ai aucune nouvelle, avec cette bronchite chronique qui me confine et me calfeutre des semaines entières dans mon intérieur désolé, avec Pélagie, malade au lit d'un rhumatisme articulaire… Je comptais sur elle pour me fermer les yeux. Est-ce que la pauvre fille, la dernière des personnes qui me soit sérieusement attachée, est-ce que je vais la perdre, et rester tout seul, tout seul sur la terre, sans une affection, sans un dévouement. Ce sont des journées toutes noires, en proie à l'angoisse du matin, quand je demande à sa fille des nouvelles de la nuit, en proie à l'angoisse du soir, quand je rentre, et que je monte chez elle pour savoir comment elle a passé la journée.