Et là, devant la paille d'un Soyer: «Non, je ne suis plus susceptible de supporter un embêtement quelconque… Les notaires de Rouen me regardent comme un toqué… vous concevez, pour les affaires de partage, je leur disais: Qu'ils prennent tout ce qu'ils veulent; mais qu'on ne me parle de rien, j'aime mieux être volé qu'être agacé, et c'est comme cela pour tout, pour les éditeurs… L'action, maintenant, j'ai pour l'action une paresse qui n'a pas de nom, il n'y a absolument que l'action du travail qui me reste.»

La lettre écrite et cachetée, il s'écrie: «Je suis heureux comme un homme qui a fait une couillonnade! Pourquoi? Dites, le savez-vous?»

Puis il me ramène au chemin de fer, et accoudé sur la traverse, où l'on fait queue pour prendre les billets, il me parle de son profond ennui, de son découragement de tout, de son aspiration à être mort, et mort sans métempsychose, sans survie, sans résurrection, à être à tout jamais dépouillé de son moi.

En l'entendant, il me semblait écouter mes pensées de tous les jours. Ah! la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, les plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C'est positif, nous sommes tous malades, quasi fous, et tout préparés à le devenir complètement.

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Vendredi 5 juillet.—Jollivet rappelait que l'affaire Baudin n'a fait que faire traverser la Seine à la popularité de Gambetta, mais que cette popularité existait déjà dans le quartier latin. Depuis des années, Gambetta était en renom, au café Procope, où les étudiants venaient le voir, et l'entendre donner la représentation des séances du corps législatif, avec une verve, une mimique, un cabotinage des plus amusants.

Dès ce temps, il avait une action sur la jeunesse des écoles. On sentait qu'il était destiné à devenir son représentant.

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Samedi 6 juillet.—Théophile Gautier vient déjeuner aujourd'hui. C'est sa première sortie, depuis son attaque de la semaine dernière. On dirait la visite d'un somnambule. Et cependant dans l'ensommeillement de ses pas, de ses mouvements, de sa pensée, quand, un moment, il secoue sa léthargie, le vieux Théo réapparaît, et ce qu'il dit, de sa voix assoupie, avec des ébauches de gestes, semble le langage de son ombre—qui se souviendrait.

Au milieu du déjeuner, à propos de l'huile d'une salade, qu'il trouve excellente, il se met à faire un historique imagé des huiles et des miels de la Grèce, qu'il termine, en comparant le miel de l'Hymète «à du sablon jaune entrelardé de bougie.»