Aujourd'hui, Burty m'emmène dans un atelier de la rue des Champs.
Il fait faire le portrait de sa fille par un cirier, par un délicat sculpteur, qui a retrouvé les procédés anciens de l'art. Il s'appelle Cros. C'est un garçon tout maigre, tout noir, tout barbu, avec une inquiétante fixité dans ses yeux caves. Et cette lampe allumée, et ces petits morceaux de cire, qui semblent, en leur boîte à cigare, de petits morceaux de chair, et ce profil de Madeleine, qui prend peu à peu, sur la plaque de verre noir, une réalité mystérieuse, sous le jour crépusculaire, me jettent, à la longue, dans une espèce de peur de cette vie magique, que cuisine dans cette cave, ce pâle garçon.
* * * * *
29 décembre.—Depuis quelques jours, je me suis remis à travailler. Je rédige les notes d'une seconde édition de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. J'espère que ce travail méprisable sera l'engrenage, qui me rejettera dans le travail du style et de l'imagination.
ANNÉE 1873
22 janvier 1873.—Cette semaine, Thiers a fait prier de Behaine de venir dîner chez lui, pour avoir ses impressions sur l'Allemagne. Or Thiers ne lui a pas permis d'ouvrir la bouche, et tout le temps, c'est le président de la République qui a raconté au chargé d'affaires, ses négociations avec Bismarck.
D'après l'étude profonde qu'en a fait l'historien de la Révolution, Bismarck serait un ambitieux, mais qui ne serait point animé de mauvais sentiments contre la France. Au fond, malgré toute sa malice—il l'a presque avoué,—ce qui fait amnistier Bismarck par Thiers, c'est que pendant les négociations pour Belfort, le ministre prussien, connaissant l'habitude, qu'avait Thiers de faire une sieste dans la journée, lui faisait envelopper les pieds avec un paletot, pour qu'il n'eût pas froid. On doit se féliciter que cette attention n'ait pas coûté Belfort à la France.
Mon ami est sorti, effrayé du radotage sénile et prudhommesque de notre grand homme d'État.
* * * * *
28 janvier.—Je n'ai eu dans ma vie qu'une fois de la prévoyance, de la clairvoyance. En 1867, j'ai préféré un débiteur hypothécaire, au gouvernement de Napoléon III, faisant du libéralisme. Cela me coûte cher. Mon notaire m'a trouvé un débiteur, qu'il faut assigner tous les six mois, et tous les six mois, je suis à me demander si je ne serais pas forcé de quitter cette maison qui, seule, m'aide un peu à vivre.