FROMENTIN.—L'Egypte, l'Egypte, je suis tourmenté de l'idée d'écrire quelques pages sur ce pays… Figurez-vous, mon cher de Goncourt, une terre tourbeuse, quelque chose!… comme le caoutchouc, où le pas ne s'entend pas… Un ciel bleu tendre… Vous ne connaissez que l'Orient clair et découpé… Là, à tous les plans, d'imperceptibles voiles de vapeur, devenant plus intenses à mesure qu'elles s'éloignent… Là, des bonshommes noirs ou bleus… il est très rare de rencontrer une note rouge… et quel joli ton fait là dedans la cotonnade bleue… Je les vois, tous ces bonshommes, avec une petite lumière au front et à la clavicule.

Ici Fromentin fait le geste d'un peintre qui pose, une petite touche carrée à la Teniers, sur une toile.

Ah! il faut une fière puissance de luminosité, pour rendre cela, dans ces milieux de terrains et de ciels un peu neutres, et parmi cette végétation, sortant d'un limon bitumeux, qui a des verdeurs comme nulle part… Je n'ai pas trouvé, en peinture, le mode pour rendre cela, non je ne l'ai pas trouvé encore, il faudra que je le recherche… Par le vent du Nord, le Nil est tourmenté, vagueux, sale, mais par le vent du Midi c'est du métal en fusion… Et un climat d'une douceur, d'une douceur, qui vous fait la peau comme moite.

A mesure qu'il parle de ce pays, le blanc de ses yeux s'agrandit dans son exaltation, ou bien, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, il se touche le front de l'index.

—Et la nuit, ce que c'est, hein! Charles-Edmond,—s'écrie-t-il,—vous rappelez-vous les heures passées près de ce temple, dans cette enceinte, occupée par des cordiers… Ah! ces heures, je veux écrire quelque chose sur ces heures… simplement, afin de m'en redonner la sensation.

Et longtemps, il nous décrit le pays avec une mémoire qui a le souvenir du jour, du vent, du nuage: une mémoire locale inouïe, mettant avec la couleur de sa parole, sous nos yeux, les tournants du Nil, les aspects des pylones, les silhouettes des petits villages, les lignes cahotées de la chaîne Lybique—comme s'il nous en montrait les esquisses.

Non, je ne suis jamais tombé sur un homme, ayant emporté d'un pays, une réminiscence plus gardeuse de tous les détails à demi-cachés et presque secrets, qui en font le caractère intime.

Il disait, en terminant: «Oh! j'ai une mémoire tout à fait particulière, je ne prends pas de notes, il m'arrive même quelquefois, dans la fatigue du voyage, de fermer les yeux, de sommeiller à demi, et je suis tout à fait de mauvaise humeur contre moi, me disant: «Tu perds ça!» Eh bien non, au bout de deux ou trois ans, j'en retrouve le souvenir rigoureux.»

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Mercredi 10 mars.—On déplore, ce soir, l'abaissement du goût intellectuel et artistique des classes supérieures. On parle du public de l'Opéra, à l'heure actuelle, moins bon juge de la musique et du chant, que des orphéonistes de province; on parle du public du mardi du Théâtre-Français, plus ignorant de notre littérature dramatique, que les étrangers qui s'y trouvent—et l'on s'effraye un peu de cette décapitation de la haute société, par l'infériorité qui la gagne tous les jours.