Dimanche 28 août.—Dans le bois de Boulogne, là, où on n'avait guère vu que de la soie ou du drap riche, entre le vert des arbres, j'aperçois un grand morceau de blouse bleue: le dos d'un berger, près d'une petite colonne de fumée blanchâtre, et tout autour de lui des moutons broutant, à défaut d'herbe, le feuillage de fascines oubliées. Partout des moutons, et dans le creux d'un sentier, couché sur le côté, un bélier mort, la tête aux cornes recourbées, toute aplatie, et d'où suinte un peu d'eau sanguinolente, élargissant, petit à petit, une tache rouge dans le sable—tête que flaire, comme dans un baiser, toute brebis qui passe.
En les allées des calèches, des grands bœufs hagards et désorientés vaguent par troupes. Un moment c'est un affolement. Par toutes les percées, par tous les trous de la feuillée, l'on entrevoit un troupeau de cent mille bêtes éperdues, se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture, semblable à l'avalanche d'un fougueux dessin de Bénedette Castiglione.
Et la mare d'Auteuil est à moitié tarie par les bestiaux, buvant agenouillés, parmi ses roseaux.
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30 août.—Du haut de l'omnibus d'Auteuil, en la descente du Trocadéro, j'aperçois, sur la grande étendue grise du Champ-de-Mars, dans de la clarté ensoleillée, un fourmillement de petits points rouges, de petits points bleus: des lignards.
Je dégringole, et me voici au milieu des faisceaux brillants, au milieu des petites cuisines, où bout la marmite de fer-blanc sur des trous de feu, au milieu des toilettes en plein air que font des manches de chemises d'un si beau blanc rouillé, au milieu des tentes, au triangle d'ombre, dans lequel s'aperçoit, prés de sa gourde, la tête tannée d'un fantassin dans de la paille. Des soldats emplissent leurs bidons aux bouteilles, promenées par un marchand de vin sur une voiture à bras, d'autres embrassent une marchande de pommes vertes, qui rit… Je me promène dans ce mouvement, cette animation, cette gaieté du soldat français prêt à partir pour la mort, quand la voix cassée d'un vieux petit bonhomme bancroche et hoffmannesque jette ce cri: «Des plumes, du papier à lettres!» Un cri poussé sur une note étrange et qu'on dirait un memento funèbre, une espèce d'avis discrètement formulé, mais voulant dire: «Messieurs les militaires, si on songeait un peu à son testament?»
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31 août.—Ce matin, au point du jour, commence la démolition des maisons de la zone militaire, au milieu du défilé des déménagements de la banlieue, qui ressemble à la migration d'un ancien peuple. Des coins étranges de maisons à moitié démolies, avec des restants de mobiliers hétéroclites: ainsi une boutique de coiffeur, dont la façade béante montre, oubliée, la chaise curule, où les blanchisseurs se faisaient faire la barbe, le dimanche.
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2 septembre.—J'accroche, au sortir du Louvre, Chennevières qui me dit partir demain pour Brest, afin d'escorter le troisième convoi des tableaux du Louvre, qu'on a enlevés des cadres, qu'on a roulés, et qu'on envoie, pour les sauver des Prussiens, dans l'arsenal ou le bagne de Brest. Il me peint le triste et humiliant spectacle de cet emballage, et Reiset, pleurant à chaudes larmes, devant «La Belle Jardinière» au fond de sa caisse, ainsi que devant un mort chéri, tout près d'être cloué dans le cercueil.