Dimanche 19 mars.—Les journaux de ce matin confirment la fusillade de Clément Thomas et du général Lecomte.

Un sentiment de fatigue d'être Français, et le désir vague d'aller chercher une patrie, là, où l'artiste ait sa pensée tranquille, et non à tout moment troublée par les stupides agitations, les convulsions bêtes d'une tourbe destructive.

En chemin de fer, on dit, autour de moi, l'armée en pleine retraite sur
Versailles, et Paris au pouvoir de l'insurrection.

Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent réjouir nos désastres: «Vous avez Assi!»

Il y a de l'hébétement sur les physionomies parisiennes, et de petites foules, le nez en l'air, regardent idiotement Montmartre et ses canons, par les percées des rues Lepeletier et Laffitte.

Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils à la main, est en train de dire à un ami: «Je crois qu'il sera prudent de songer à un petit ravitaillement.»

Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichés les noms du nouveau gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble à une mystification. Après le nom d'Assi, le nom le moins inconnu est celui de Lullier.

Cette affiche est pour moi la mort à jamais de la République. L'expérience de 1870, faite avec le dessus du panier, à été déplorable. Cette dernière, faite avec l'extrême dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement. Bien décidément la République est une belle chimère de cervelles grandement pensantes, généreuses, désintéressées; elle n'est pas praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace française. Chez elle: Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire qu'asservissement ou mort des classes supérieures.

Je tombe sur Berthelot, que les événements de ce temps ont affaissé, ont rendu comme bossu. Il m'entraîne au TEMPS, où, dans l'absence de la rédaction, nous nous désespérons sur cette France à l'agonie. Nous voyons presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance donnée à l'extrême de ce qui triomphe aujourd'hui, une chance donnée au comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par là-dessus la famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait ensemencer d'orge.

Je prends ma course vers l'Hôtel de Ville. Un homme, une brochure à la main, crie: Trochu découvert et mis à nu. Un aboyeur de l'AVENIR NATIONAL vocifère: Arrestation du général Chanzy.